i n t e r v i e w WEEK-END --- dimanche 30 décembre 2007


Jacques de Navacelle, président du Joint Economic Council et de Transparency Mauritius :

"Le Premier ministre m'a félicité pour mon franc-parler !"

Notre dernier invité de l'année est Jacques de Navacelle, président du Joint Economic Council et de Transparency Mauritius. Dans cette interview réalisée vendredi, il revient sur certains faits qui ont marqué l'actualité en 2007.

Peut-on dire que le rôle du Joint Economic Council est bien compris à Maurice ?

Pas totalement. D'un côté, il y a des dizaines de milliers de petites entreprises qui sont, d'une manière ou d'une autre, membres du JEC qui n'ont pas toujours conscience de l'être. De l'autre, du côté des autorités du pays, il existe une perception que la JEC ne représente qu'une poignée de grands groupes et pas l'ensemble du secteur des affaires.

Mais n'est-il pas vrai que les grands groupes, en raison de leur puissance, se font plus facilement entendre au sein de l'organisation que vous présidez que les petites entreprises ?

C'est un peu inévitable. Je discute souvent de cette question au sein du JEC et les représentants des grands groupes disent que du fait de leur position dans l'économie nationale, ils sont souvent amenés à traiter directement des problèmes avec les autorités, ce qui donne cette impression. Mais en même temps, ils tiennent à faire partie d'une organisation qui peut défendre les intérêts de toutes les entreprises de façon plus globale.

Peut-on dire que 2007 a été une bonne année pour le secteur privé ?

Elle a été une bonne année dans la mesure où, effectivement, le business s'est quand même développé dans tous les secteurs. Il y a quand même eu, peut-être pas autant que nous l'aurions souhaités, des créations d'emploi et de l'investissement. De ce point de vue, 2007 a été une année plutôt positive par rapport aux années précédentes où l'économie avait beaucoup souffert. Mais Maurice n'a pas encore réussi à réconcilier l'entreprise privée et le public et le monde politique. On peut avoir le sentiment que ces deux secteurs évoluent sur deux planètes qui ne se comprennent pas trop.

Vous mettez ensemble le secteur public et politique ?

Oui dans la mesure où ces secteurs sont très imbriqués et on le voit, malheureusement, dans la façon dont on choisit les responsables des organismes publics. Le critère de recrutement n'est pas forcément la compétence…

… on pourrait dire la même chose pour le choix de certains responsables d'entreprises du privé. Là, au lieu de la compétence, c'est parfois l'appartenance familiale ou la puissance financière qui a le dernier mot.

C'est vrai aussi mais même s'il ne le souhaite pas, le secteur privé est obligé d'évoluer en raison de la pression de la concurrence. Le secteur privé a besoin d'avoir les meilleures machines, les meilleurs employés et les meilleures compétences pour ne pas se laisser dépasser. Il y a certainement du népotisme et des réactions archaïques dans certaines entreprises privées mais si elles ne font pas attention elles se cassent la figure et ne rapportent plus. Il y a une obligation de résultats des responsables assortie de sanctions s'ils ne sont pas performants dans le secteur privé qui n'existe pas dans le public où les responsables ne sont pas sanctionnés. C'est ce qui explique le fait que ce sont deux mondes parallèles qui ne dialoguent pas toujours.

Qui refuse le dialogue: le privé ou le public ou les deux qui ont besoin de la tension que fait naître le manque de dialogue ?

Je crois que la tension est bénéfique dans certaines périodes. Je pense qu'il était sain que la JEC ait été perçue dans certains moments comme étant confrontationnel. Cette situation fait se confronter deux points de vue, ce qui permet d'avancer. Je pense qu'il existe dans la manière d'être du Mauricien un besoin de croire dans le dialogue et cela se voit depuis des années dans la préparation du budget où le gouvernement discute avec ses partenaires avant de rédiger son texte. Mais il y a aussi, en tout cas, ces derniers temps, un refus public des autorités de se montrer en compagnie de représentants du secteur privé qui véhiculent, dit-on, des points de vue matérialistes et égoïstes.

2007 a été riche en situations de confrontation entre le secteur privé et le gouvernement et vous avez été, un des premiers acteurs de ce film…

… je l'ai été à mon corps défendant. Je pense que pour régler des problèmes, il faut les mettre sur la table, en parler. Mais il y a des gens qui ont du mal à l'accepter parce qu'ils craignent les effets néfastes d'un désaccord public. Pour moi, prendre une position ferme était créer l'occasion de parler des problèmes, pour avancer. Certaines personnes ont pris ça comme une possibilité d'aller vers la rupture des relations, impliquant l'incapacité de travailler ensemble dans le futur…

… en d'autres mots, qu'il valait mieux ne pas dialoguer plutôt que de prendre officiellement des positions fortes et travailler dans les coulisses plutôt que sous les feux des projecteurs…

… c'est ça. À Maurice, on n'aime pas les conflits qui sont très vite dirigés vers des questions qui embarrassent tout le monde - comme l'ethnicité - et on préfère éviter les conflits et régler les problèmes en tête à tête à son propre avantage.

Lors de la crise, le silence public du secteur privé était étourdissant alors que le gouvernement ne ratait aucune occasion pour lancer des attaques publiques. Vous-même avez rapidement cessé de parler et le public s'est dit le président de la JEC se tait parce qu'on lui a demandé de le faire.

Je ne pense pas qu'on puisse me faire taire. La JEC avait décidé de dire un certain nombre de choses et une fois qu'on les avait dites, nous n'allions pas les répéter matin, midi et soir et on espérait, à l'époque, que les choses allaient retourner à la normale. La grande quantité de manifestation de soutien que j'ai reçue des entreprises affirmaient que ma prise de position était soutenue.

Je n'ai pas le souvenir d'avoir lu officiellement le secteur privé ait soutenu le président de la JEC après les fameuses déclarations et surtout les réactions qu'elles ont suscitées.

Mais cela allait de soi. Quand le président d'une organisation fait une déclaration et prend une position publique, il le fait en accord avec son comité et exprime le sentiment de ceux qu'il représente. Ceci dit, sur le nombre d'entreprises faisant partie du JEC, il y a certainement eu des gens qui n'étaient pas d'accords, mais ces déclarations ont été discutées avant d'être faites.

La crise s'est dénouée après de multiples rebondissements médiatiques et le gouvernement se proclame grand vainqueur du bras de fer. Mais en fin de compte, quand on examine l'accord, il est évident que le gouvernement n'a obtenu que 500 arpents de terre alors que les conditions du secteur privé ont été acceptées.

Les gens auraient aimé qu'il y ait un gagnant et un perdant dans cette affaire, mais ce n'est pas le cas. Ce qui m'a frappé dans cette crise, c'est qu'on est arrivé à un accord parce que les derniers jours, les protagonistes ont eu l'occasion de s'expliquer à fond et de débattre de tous les aspects du problème, alors que jusque-là le dialogue, si l'on peut dire, avait eu lieu à distance, dans la presse pour le gouvernement. C'est la preuve qu'il faut mettre les désaccords, surtout s'ils sont profonds, sur la table de discussion pour pouvoir avancer. Deuxièmement, et c'est un peu gênant quelque part, on a eu le sentiment que ce n'est que le Premier ministre qui peut faire bouger les choses dans le pays. Cela peut donner l'impression aux gens que ce n'est pas la peine de traiter avec les ministres puisqu'ils ne peuvent pas faire bouger les choses et prendre des décisions. Cela peut créer des problèmes. Mais pour revenir à la question, je ne pense pas qu'on puisse dire qu'il y a eu un vainqueur et un vaincu dans le conflit sucrier/gouvernement

Encore que l'on puisse dire que la stratégie du secteur privé de faire le gros dos et de laisser passer les attaques pour négocier à la fin est payante. Puisqu'en fin de compte, elle ne laisse pas trop de plumes et en plus le gouvernement, qui avait décidé de casser les reins aux sucriers vient de leur céder ses parts dans une banque.

C'est vrai que, dit comme ça, la situation peut paraître assez ironique. Là on est dans la réalité cruelle du monde des affaires. Il y avait une banque qui est à vendre, on ne trouve pas d'acheteur et celui qui se propose, avec d'autres associés, fait partie de ceux que l'on disait vouloir combattre. Ce n'était pas évident pour le gouvernement de ne pas vendre une banque qu'il ne voulait pas garder uniquement pour ne pas la vendre à quelqu'un qui était prêt à l'acheter.

Vous vous êtes félicité du fait que les fruits de la réforme économique courageuse commencent à se faire voir. Mais ces fruits ne sont visibles que pour les hommes d'affaires, les investisseurs et les économistes. La grosse majorité de Mauriciens n'y a pas accès.

C'est vrai que dans certaines régions de Maurice où les gens vivent difficilement on ne voit pas les fruits de cette réforme…

… il n'y a pas que dans certaines régions du pays que les fruits du "early harvest" sont invisibles. La majorité des Mauriciens ne les voit pas quand il va faire ses commissions au supermarché.

C'est le gros challenge de cette réforme: que les fruits de la croissance qu'elle génère soient bien redistribués. Sous son angle macroéconomique, la réforme est logique: on désengage l'État, on redynamise l'investissement en baissant et en simplifiant les taxes ce qui va créer du business, de l'emploi, éliminer le chômage et tous les Mauriciens vont en profiter. Le problème, c'est que, premièrement, cela prend un certain temps et que, deuxièmement, il y a les défauts inhérents au système capitaliste qui s'ils ne sont pas réglés peuvent bloquer la redistribution des fruits de la croissance…

… au profit de ceux qui sont déjà riches ! Est-ce qu'on n'est pas en train de créer une île composée, et je reprends votre expression de tout à l'heure, de deux planètes différentes: celle des riches et celles des autres ?

On peut avoir cette impression puisque nous sommes au début des premiers résultats de la réforme. Mais ce n'est pas un problème typiquement mauricien…

… de savoir qu'il vit aussi mal économiquement que d'autres peuples n'est pas une consolation pour le Mauricien !

Ce n'est pas ce que je voulais dire. Il faut trouver une solution pour que les fruits de la réforme soient plus rapidement et plus largement redistribués. Cela va arriver mais quand ? Entre aujourd'hui et quand les fruits de la croissance seront distribués au plus grand nombre, nous avons un problème. D'autant plus que nous importons la majeure partie de nos biens de consommation. Il faut trouver une solution au problème mais surtout éviter un contrôle de prix qui aurait comme résultat le contraire de l'effet souhaité.

Vous avez le sentiment que l'État se désengage comme prévu dans la réforme ou, au contraire, s'investit de plus en plus dans le marché ?

Il n'y a malheureusement pas une prise de conscience de ce concept de la part de certains ministres. La culture du contrôle des prix est très forte chez eux. Cela donne le sentiment que l'État ne respecte pas les engagements qu'il a pris et qu'il intervient dans le marché alors qu'il a choisi la libéralisation avec comme garde-fou le Compétition bill.

Après les fers de construction, le ciment et la farine, le ministre du Commerce pourrait vouloir intervenir dans d'autres secteurs en 2008.

Je n'ai pas du tout envie de personnaliser les débats. Le secteur privé a besoin de clarté dans la stratégie pour bien fonctionner. On nous avait annoncé une réforme en plusieurs points soutenue à fond par le Premier ministre pour libéraliser l'économie mauricienne. Nous, on reste sur cette réforme et sommes convaincus qu'elle va finir par aboutir parce que Maurice n'est pas isolée du monde et que beaucoup d'organisations internationales qui nous soutiennent le font à partir du plan de la réforme. Il y aura probablement de temps en temps un petit accroc, un petit retour en arrière, mais nous pensons que la reforme aboutira. De toutes les façons, et quoi qu'on puisse dire, Maurice n'a pas d'autre choix.

Est-ce que la situation dans ce domaine est gérable ?

Elle est gérable parce qu'il y a quand même un certain nombre de personnes faisant partie de l'administration de l'État qui comprennent bien les enjeux et les obligations économiques auxquels nous sommes confrontés…

… est-ce que ceux qui ont le pouvoir de décider, c'est-à-dire, les ministres, les comprennent bien ces enjeux ?

J'ai l'impression que ces réactions d'arrière-garde sont perdantes d'avance. Quand on regarde le contexte mondial, Maurice ne peut pas se permettre de se refermer sur soi: ce serait catastrophique. Je crois que ces retours en arrière sont des réactions de gens d'arrière-garde qui ont peur du changement, de l'avenir et qui ne comprennent pas tous les mécanismes de l'économie moderne. Je crois que la raison finira par l'emporter sur la réaction. Je suis quand même assez rassuré quand je rencontre et discute avec les jeunes professionnels du pays, toutes communautés confondues, qui ont une tout autre mentalité et qui ne se retrouvent pas dans les calculs et stratégies politiques et n'ont pas du tout les critères d'arrière-garde.

Est-ce que ces jeunes représentent la majorité des Mauriciens ?

Je ne sais pas. Je constate que ces jeunes-là occupent de bonnes positions dans les entreprises et j'espère qu'ils ont une certaine influence autour d'eux. Ceci étant, c'est vrai qu'au niveau de la politique on a du mal à voir la relève. Je pense que pour un jeune formé il y a plus de satisfaction à travailler dans une entreprise où ses mérites et ses qualités sont reconnus, récompensées et où l'on s'ouvre sur le monde plutôt que de s'enfermer dans des groupes politiques faits de gens qui répètent toujours la même chose.

Comme vous qui n'arrêtez pas de dire qu'il faut fermer les corps para-étatiques qui ne fonctionnent pas. Vous n'êtes pas fatigué de répéter la même chose ?

Je le suis, mais il est important de le répéter. Le problème n'est pas mauricien: dès que l'on crée une administration, un cercle s'installe autour et continue à exister même quand on n'a plus besoin de lui. C'est diablement difficile de se défaire des corps para-étatiques qui ne fonctionnent pas. On l'a vu avec la DWC.

Finalement, et en dépit des problèmes évoqués, vous êtes satisfait de l'année 2007 ?

Oui, dans l'ensemble. J'ai été surpris de constater certaines réactions épidermiques. Quand nous prenons des positions qui pourraient servir au débat, il y à une première réaction d'opposition totale et il n'y a pas de débat. Mais j'ai remarqué qu'il y a eu par la suite un certain nombre de gens qui sont venus proposer qu'il y ait un peu plus de débats qu'avant. J'ai été très amusé d'entendre le Premier ministre me dire, quand je l'ai finalement rencontré, qu'il me félicitait pour mon franc-parler….

… après vous avoir traité de colonialiste…

… il m'a en tout cas dit lors de cette rencontre que c'était bien d'avoir un franc-parler et qu'il fallait continuer.

Et malgré cette autorisation, vous vous retirez comme président du JEC et de la Mauritius Union l'année prochaine ? Comment avez-vous prévu de vivre votre retraite ?

Je vais sûrement faire quelque chose que j'aime, car je suis incapable de rester inactif. J'aime beaucoup prendre la direction de compagnies qui sont en difficultés et de les remettre sur pied…

… je pourrais vous proposer de remettre la machine gouvernementale sur pied…

… ah non, surtout pas ! Là je ne saurais pas faire… Moi je ne sais pas crier sur les camions dans les rassemblements publics.

Nous allons terminer cette dernière interview de l'année avec votre autre présidence, celle de Transparency Mauritius, 2007 a été une année satisfaisante pour cette organisation ?

Je le suis partiellement tout en soulignant que Transparency Mauritius est une petite équipe de bénévoles qui n'a pas beaucoup de moyens. Nous n'arrivons pas à faire tout ce que nous souhaitons, mais nous avons commencé à recruter des jeunes ce qui me fait espérer qu'en 2008, nous aurons plus d'activités et d'occasion de communiquer en dehors de la publication du rapport annuel d'Amnesty.

Avec tout ce qui s'est passé dans le domaine de la corruption, dont les arrestations du Maire et des conseillers municipaux de Quatre- Bornes, le prochain de Transparency International sur Maurice sera terrible…

Je ne suis pas sûr, car les affaires que vous citez montrent les résultats de la lutte contre la corruption qui est débusquée. C'est vrai que ces affaires révèlent l'étendue de la corruption à Maurice, mais le fait que des enquêtes sont ouvertes, des gens interpellés et bientôt inculpés démontre que la lutte est efficace jusqu'à un certain point.

Vous avez déclaré dans la presse qu'il est "maintenant possible de travailler avec l'ICAC". Mais quand un journal publie des informations démontrant qu'un haut responsable de l'ICAC pratique des méthodes, disons suspectes, on n'a pas entendu Transparency Mauritius.

J'aimerais dire que la première déclaration a été faite parce qu'il n'y avait pas de volonté de collaborer avec des organisations comme la nôtre par le premier ICAC. Ce n'est pas le cas avec la nouvelle direction de l'ICAC qui a des contacts avec nous et avec qui nous échangeons des informations et de documents. Le contact existe et c'est tant mieux. En ce qui concerne l'affaire que vous évoquez je n'ai pas eu beaucoup d'informations précises en dehors de ce qui a été publié dans la presse.

Un haut officier de l'ICAC est mis en cause, des poursuites sont engagées par l'ICAC contre un journal le tout sur fond d'allégations d'abus de pouvoir et le président de Transparency Mauritius ne s'informe pas sur ce dossier ? Je suis, pour dire le moins, surpris.

Il y a eu, effectivement, une mauvaise information sur ce dossier et je le regrette. Je n'ai pas pris le temps ainsi que les gens autour de moi pour essayer d'en savoir plus. Mais il faut savoir que Transparency Mauritius n'est pas une organisation qui fait de l'investigation…

… vous êtes plus à l'aise pour faire des compliments ?

C'est vrai qu'il est plus facile de travailler avec la nouvelle direction de l'ICAC. Maintenant si un de ses hauts cadres a fauté, il faut qu'il soit sanctionné.

Que souhaitez-vous dire pour conclure cette dernière interview de l'année ?

Il faut croire à l'île Maurice, pays où l'on fait beaucoup de drames, de confrontations pour finir par faire plus ou moins ce qu'il fallait faire. Je trouve qu'à cet égard le règlement du problème sur le sucre est extraordinaire: en trois semaines, les sucriers et le gouvernement ont mis les bouchées doubles pour rattraper le temps perdu. Ils ont travaillé à une vitesse extraordinaire. Cela veut dire que quand on finit par prendre conscience de l'urgence, on peut faire bouger les choses à Maurice. Il faut souhaiter que cela continue.




i n t e r v i e w WEEK-END --- dimanche 30 décembre 2007