a c t u a l i t é s WEEK-END --- dimanche 13 mai 2007


Engagements

Sucre : attentes et angoisses !

Navin Ramgoolam et Jacques de Navacelle
Même si les mérites du Multi-Annual Adaptation Strategy (MAAS) pour la réforme de l'industrie sucrière sont vantés par les bailleurs de fonds, dont entre autres la Commission européenne, la mise en application des engagements pris demeure au centre de controverses alors que la date butoir du 31 mai approche inéluctablement. L'une des conséquences directes de ces tergiversations au niveau de l'hôtel du gouvernement est que le vice-Premier ministre et ministre des Finances, Rama Sithanen, ne pourra pas compter sur le décaissement de la tranche variable des mesures d'accompagnement de 4,557 millions d'euros (Rs 200 millions) pour boucler son budget 2006-07. La raison est que les Key Performance Indicators agréés n'ont pas encore été honorés jusqu'ici. La seconde quinzaine du mois de mai sera déterminante pour la suite car, d'ici la fin de ce mois, un accord devra intervenir entre le gouvernement et la Mauritius Sugar Producers Association (MSPA) au sujet de la centralisation de quatre sucreries, soit St-Félix, Mon-Loisir, Mon-Trésor et Riche-en-Eau, un des Key Performance Indicator de la réforme sucrière.

Les enjeux de la réforme de l'industrie sucrière ont été abordés lors des délibérations du conseil des ministres de vendredi dans le cadre d'un éventuel mandat du Premier ministre, Navin Ramgoolam, en vue d'ouvrir des négociations avec l'industrie sucrière. Les recoupements d'informations effectués par Week-End, auprès de sources concordantes après le cabinet meeting sont qu'en l'absence de Rama Sithanen, parti assister à l'assemblée générale annuelle de la Banque africaine de développement (Bad) à Shanghai (République populaire de Chine), la mission de piloter l'étape de contacts préliminaires avec la MSPA a été confiée au ministre de l'Agro-Industrie, Arvin Boolell.

Avec l'existence de différents camps au sein du gouvernement par rapport au dossier de l'industrie sucrière, les sources approchées par Week-End n'ont pas voulu s'aventurer pour évoquer la teneur de ce mandat de négociations ou encore prévoir l'issue de ces discussions. " Le moins qu'on en parle ou encore qu'on fasse de commentaires de part et d'autre, le mieux ce sera. Cela dans l'intérêt de l'industrie sucrière et du gouvernement. L'important est d'être en mesure de respecter les engagements pris aux échéances arrêtées et le temps est précieux dans la mise à exécution du processus de réforme ", a avoué un membre du gouvernement en fin de semaine.

Outre la question du financement du coût social de la réforme sucrière, le principal obstacle sur la route de la première vague de centralisation de l'ère de la réduction de 36% du prix garanti sous le Protocole Sucre reste la demande du gouvernement au corporate sector pour des terrains d'une superficie de quelque 2 000 arpents. Cette demande a refroidi les ardeurs notées initialement en faveur de la fermeture de sucreries avant le début de la prochaine récolte. La réception de la correspondance autorisant la fermeture de Mon-Loisir Sugar Estate, de Mon-Trésor Sugar Estate et de Riche-en-Eau Sugar Estate sans oublier celle de St-Félix en suspens depuis octobre 2005 a représenté une véritable douche froide pour les sucriers.

Depuis, les procédures prévues en vue de la fermeture de ces sucreries ont été quasiment gelées. À moins d'une vingtaine de jours de la date du 31 mai où l'autorisation pour la fermeture devrait officiellement expirer, la situation n'a guère changé. C'est ce qu'a confirmé à Week-End Patrick d'Arifat, président de la MSPA. " Nous n'avons noté aucun développement au cours de ces derniers jours. Nous attendons l'évolution de la situation. Nous avons écrit au gouvernement suite aux conditions imposées. Nous attendons toujours une réponse. Nous avons réclamé des éclaircissements auprès du gouvernement ", a fait ressortir Patrick d'Arifat.

À ce stade, la MSPA se refuse de se prononcer sur ce qu'il adviendra de l'autorisation de fermeture de trois usines sucrières d'ici le 31 mai, même si les chances d'un accord ne sont pas minimisées. Le modèle de la situation qui prévaut à St-Félix depuis octobre 2005 pourrait être répliqué, soit la fermeture de l'usine, avec le transfert des cannes des factory areas vers d'autres sucreries et les employés des unités affectées continuant à bénéficier de leurs salaires. Selon toute probabilité, en raison d'un litige entre Belle-Vue et FUEL sur le partage des cannes de Mon-Loisir, cette dernière pourrait continuer à produire du sucre pour la prochaine récole en cas de deadlock.

Des exercices comptables ont déjà été effectués au niveau des différents conseils d'administration et les résultats obtenus laissent voir que ces compagnies sucrières peuvent tenir le coup financièrement avec cette formule, qui est loin de la centralisation recommandée par le plan de réforme. Mais les perdants dans cette formule ne seront autres que les 8 000 salariés de l'industrie sucrière, qui misent sur le Voluntary Retirement Scheme ou encore la formule de compensation sous le Blue Print et le Early Retirement Scheme (ERS).

L'absence de décision au sujet du Voluntary Retirement Scheme II annoncé dans les récents amendements au Sugar Industry Efficiency Act accouchés dans la douleur suscite de véritables angoisses parmi les salariés de l'industrie sucrière. Le démantèlement annoncé du Protocole Sucre à partir de 2009 est venu s'ajouter à l'impatience et aux appréhensions des employés de cette industrie.

Les principaux syndicats, soit la Sugar Industry Labourers'Union, la Plantation Workers'Union, l'Agricultiral and General Workers Union, la Sugar Industry Overseers Association et la Sugar Industry Staff Employees Association, ont eu l'occasion d'étaler leurs inquiétudes face à l'absence de décision de la part du gouvernement. C'était en fin de semaine lors d'une séance de travail avec le ministre de l'Agro-Industrie suite à une première réunion, qui s'est déroulée en avril dernier.

Les représentants des syndicats ont cherché des garanties fermes auprès du ministre Arvin Boolell au sujet des VRS II, des mesures sous le Blue Print, du programme de formation prévu, des overseas leave dus aux employés, de la pension et du problème de seasonal labour. Mais la satisfaction n'est pas de mise face aux réponses, pour ne pas dire des non-réponses, aux questions soulevées.

" Avec la réforme de l'industrie sucrière, le seasonal labour revient avec force. Mais les travailleurs saisonniers sont doublement exploités lors de la période de récolte. Il y a un différentiel de salaires énorme entre les saisonniers et les permanents. Le Remuneration Order n'a pas été revu depuis 1987. Pour le même travail, un travailleur saisonnier obtient Rs 37 de moins que son camarade permanent. C'est un système injuste. Nous avons soulevé la question avec le ministre Boolell ", a soutenu Gopal Bhajun de la Plantation Workers Union à Week-End après la réunion de vendredi.

L'une des principales angoisses des salariés de l'industrie est qu'au lieu de VRS II, ils se retrouvent devant le Termination of Contracts of Service Board (TCSB) avec une compensation de huit jours par année de service. " Si pa allé zordi, nou kapav tombe dans la loi huit zour par banané service. Ou konné ki maler lor nou. Missié Boolell abitié koz TCSB. Mo espéré ki sa pa arriv nou ", avance un laboureur âgé d'une trentaine d'années et comptant une douzaine d'années de service dans le sucre et qui attend avec impatience la décision sur le VRS II.

Dans la conjoncture, les plus à plaindre restent les salariés de la sucrerie de St-Félix, qui n'ont aucune indication de ce que leur réserve demain. Depuis octobre 2005, cette usine a cessé toute activité et les membres du personnel sont dans l'attente du respect des conditions définies dans le Blue Print pour la centralisation. Mais, jusqu'ici, c'est toujours " Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir ", même si le ministre Boolell avait déclaré, avec l'assurance qu'il sait personnellement afficher, qu'avec les derniers amendements au SIE Act priorité sera accordée aux employés de Saint-Félix.

" Nou konpran ki priorité minis Boolell mars par derrière. Ziska ler pa ankor nanyen. Bann kamarad St-Antoine à l'époque ti dir zot dan koulwar de la mor. Sa ti en 1993 kan gouvernma ti pé fer sinéma lor fermtir sa lisin-là. Zordi, nou travayer St-Félix ki dan koulwar de la mor et pa pé trouv okenn lizour. Pa ti kwar ki dimun kapav gagn sa kalité tretma-là. Dépi oktob 2005 nou pe attan avek labouzi rouz. 19 mois ine fini passé. Nanyen ine arrivé. Lot swar dan télévision nou in truv missié Sithanen pé signe papyé ek pé ryé. Nou espéré li pou kapav soulaz nou soufrans ek souye larm nou zanfan ", a fait ressortir à Week-End un employé de Saint-Félix, qui n'ose pas croire au calvaire qu'il endure quotidiennement depuis la fermeture après la récolte sucrière de 2005.

Cette épée de Damoclès pèse sur la tête de quelque 8 000 salariés de l'industrie sucrière si l'échéance de la centralisation du 31 mai expiree sans un accord entre le gouvernement et la MSPA…


Mesures d'accompagnement-L'UE : le soutien financier n'est pas un " done deal "

La cérémonie de signature des accords financiers pour des mesures d'accompagnement, qui s'est déroulée jeudi après-midi, a été l'occasion pour Claudia Wiedey, chef de la Délégation de la Commission européenne à Maurice, de préciser les engagements et les exigences à être respectées. Pour les diplomates avertis, les réparties lors de l'intervention de la représentante de la Commission européenne représentent un " véritable savon diplomatique " au gouvernement. Le tout était assorti d'une menace à peine voilée à l'effet que des risques de réallocation des fonds attribués à Maurice en cas de " shortcomings " au niveau de la performance. Le vice-Premier ministre et ministre des Finances, Rama Sithanen, conscient de l'enjeu, soutient que Maurice n'a d'autre choix que d'être performante dans la conjoncture.

Claudia Wiedey, en présence de l'ambassadeur de France, Dominique Renaux, et du haut-commissaire britannique par intérim, Edgar Ormiston, s'est appesantie sur l'importance de la performance pour pouvoir bénéficier de l'assistance financière de l'Union européenne. Elle a littéralement coupé l'herbe sous les pieds de ceux qui fanfaronnaient en brandissant l'allocation indicative de Rs 5,5 milliards (127,5 millions d'euros) pour la période couvrant 2007 à 2010. Une menace de réallocation des fonds pèse sur les 18 États signataires du Protocole Sucre, dont Maurice, en cas de non-respect des Key Performance Indicators.

" Financial support under the Sugar Accompanying Measures, which cover all 18 Sugar Protocol countries, is not a done deal. It is not acquis. The European Union is obliged to assess utilisation of those finds on an annual basis and reallocate them among Sugar Protocol countries if the money is not spent as planned ", devait soutenir Claudia Wiedey, en rappelant que pour la première tranche, Maurice a profité d'un exercice de réallocation vu que d'autres Etats membres ACP n'avaient pas été en mesure d'honorer les engagements de la Commission européenne. " The same mechanism applies on an annual basis ", a-t-elle renchéri.

Le chef de la Délégation de la Commission européenne a fait état des délais et retards accumulés jusqu'ici dans la mise à exécution du programme de réforme et souhaite voir le pays se rattraper à l'avenir. " Mauritius is in a prime position to utilise the resources. This momentum should not be lost. I am aware that there have been delays in the implementation of some measures but I am confident that the government will take the necessary actions - together with all stakeholders in the sector - to build a consensus and successfully move the reforms forward as foreseen ", a-t-elle ajouté.

Poursuivant son allocution, Claudia Wiedey a avancé que " the financial support will assist the reform but only if the necessary measures are implemented. The proposal for reforms cannot stay on paper but must be translated into concrete acts. " Plus loin, elle rappellera que " it is important that the goverment implements its reforms as intended, and especially the sugar sector reforms as laid out in the Multi-Annual Adaptation Strategy " tout en faisant ressortir que " the government of Mauritius steers the way forward while the European Union offers its support in various ways ".

La représentante de la Commission européenne a évoqué l'importance de l'industrie sucrière dans l'économie mauricienne. " Your reform proposals reinforced the position of Mauritius as a success story of the European Union's relations with third countries. The EU has confidence in the government and in your willingness to modernise and diversify the economy for the benefit of the citizens. Economic reform in Mauritius is a necessary act to steer the country forward in its development. Sugar still plays a key role in the process ", a-t-elle dit en saluant les efforts personels déployés par le vice-Premier ministre et ministre des Finances lors de la présentation du plan de réforme à l'Union européenne. Elle a fait état de la " recognition by the European Commission of the quality of the comprehensive plan for the restructuring of the sugar sector ".

Pour sa part, Rama Sithanen maitient que le soutien financier apporté par l'Union europénne est une démonstration de la crédibilité du programme de réforme adopté par le gouvernement. " We need to perform. We need to implement what has been agreed between the European Union and Mauritius. Disbursement will be based on performance. The European Union remains the single most important partner for Mauritius in terms of grant money given ", a-t-il déclaré.

Rama Sithanen trouve que " the reform programme is the best way to create a prosperous country for our children. " " The financial support of the European Community will take us further in the process, which is already giving positive and encouraging results, and it also reveals their faith in our strategy ". Il devait également faire état de la campagne de lobbying auorès de la Commission européenne menée par le Premier ministre, Navin Ramgoolam, de même que la contribution de ses autres collègues, dont les ministres Dulloo et Boolell.


Déboursement de Rs 280 M avant juin

De l'assistance financière de l'ordre de Rs 850 millions, suite à la signature de trois financial agreements avec la Commission européenne, jeudi, Maurice pourra compter dans l'immédiat sur seulement un montant de Rs 280 millions, somme qui devrait être déboursée avant la fin de la présente année financière. Cette précision a été apportée par le vice-Premier ministre et ministre des Finances, Rama Sithanen.

Cette tranche fixe sera de 6,5 millions d'euros (Rs 280 millions) utilisée en tant que Sugar Sector Budget Support. Par contre, pour la tranche variable de 4,5 millons d'euros, représentant des reliquats du IXe Fonds Européen de Développement, des Key Performance Indicators devront être respectés. Le décaissement de ces fonds ne devrait se faire qu'après juin 2007.

Les Key Performance Indicators identifiés lors des consultations entre la Commission europpéenne et Maurice sont l'épierrage des terres des petits planteurs de cannes, la centralisation de trois sucreries, la mise à exécution du Voluntary Retirement Scheme et des programmes de formation pour les employés de l'industrie sucrière affectés par la réforme.

Maurice a également bénéficié d'un montant de Rs 375 millions (8,7 millions d'euros) en guise de " recognition of its continued good performance in implementing the resources under the 9th European Development Fund. Ces ressources financières seront utilisées dans le cadre du General Budget Support au cours de l'exercice financier 2007-08 pour encadrer le programe de réforme économique.

Comme annoncé en primeur par Week-End dans son édition du dimanche 4 mars 2007, le montant des allocations indicatives pour Maurice au cours de la période 2007-10 est de 127,5 millions d'euros, soit 19% du montant global des mesures d'accompagnement pour le sucre. Mais le décaissement est sujet annuellement à des exercices d'évaluation par la Commission européenne, qui sera également habilité à procéder à des réallocations.


" Delivery Shortfall " de 100 000 tonnes ?

Les dernières analyses du Mauritius Sugar Industry Research Institute (MSIRI) au sujet des estimations de la récolte sucrière de cette année avant celles de la Chambre d'Agriculture prévue pour la fin du mois ne sont guère brillantes. Les perspectives d'une récolte se rapprochant davantage des 450 000 tonnes de sucre se profilent à l'horizon. Le principal problème concerne l'absence de cannes aux champs.

" With the soil moisture deficit existing over significant areas under sugar cane, and the setting in of winter, which is usually dry and cool, it is not expected that growth and recovery will be favoured. It is thus evident that cane production will be significantly affected ", souligne le dernier rapport du MSIRI.

Avec une récolte nettement réduite, l'éventualité d'une production dans les limites des 450 000 tonnes fait surgir des problèmes de delivery shortfall. Déjà, sur la récolte de l'année dernière, Maurice se retrouve déjà avec un manque de quelque 20 000 tonnes de sucre par rapport à ses engagements contractuels avec l'Union européenne. La demande de dérogation pour fournir les 20 000 tonnes après les dates limites devra être formulée auprès de Bruxelles dans les jours à venir.

Dépendant de la prochaine récolte sucrière, Maurice pourrait se retrouver à la fin de 2007 avec un delivery shortfall de quelque 75 000 à 80 000 tonnes de sucre. La certitude est que le marché local sera encore approvisionné en sucre importé en devises étrangères, soit des importations d'au moins 40 000 tonnes.




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