Au mois de juin, à quelques jours de la présentation du
budget le président de la Joint Economic Council, Jacques de Navacelle,
nous avait fait part de ses espérances. Trois mois plus tard nous sommes
allés lui demander si ses attentes ont été comblées. Cette interview a
été réalisée vendredi matin.
Vous m'avez déclaré à la veille de la présentation
du budget que "les propos du ministre des Finances allaient dans le
sens souhaité par la JEC." Le lendemain de la présentation vous
m'avez déclaré que vous auriez pu avoir écrit le texte du budget. Trois
mois plus tard et alors que les clameurs de colère post-budgétaires sont
loin de se calmer est-ce que vous maintenez les mêmes positions, Jacques
de Navacelle ?
Je continue à dire que c'est un bon budget parce qu'il
s'attaque au fondement même de la crise économique. Du point de vue
technique et financier de l'économie, il n'y a pas d'autres solutions
que celles présentées dans le budget. Par contre, je suis en train de me
dire qu'il manque à ce budget des mesures sociales d'accompagnement,
d'autant plus que les objectifs fixés ne peuvent être atteints qu'à
moyen terme.
Le premier ministre a demandé deux ans pour voir les
premiers résultats alors que le ministre des Finances lui parle de dix
ans.
La question est de savoir comment gérer la période
intérimaire avec des gens qui vont vivre mal. Il me semble que l'on
aurait pu renvoyer à plus tard quelques décisions dans la masse de
celles contenues dans le budget. D'autre part, je crois qu'on n'a pas
peut-être pas mis assez d'outils en place pour régler immédiatement
certains problèmes découlant directement des mesures budgétaires. Je
crois que le budget contient pas mal de bonnes idées dont le Empowerment
Commitee qui est en train d'identifier les besoins d'emploi et de les
confronter avec ceux qui en demandent et essayer de travailler sur le
terrain pour essayer de rapprocher les deux. C'est une bonne initiative.
Mais est-ce que ce n'est pas le travail du ministère
de l'Emploi de gérer l'offre et la demande dans ce secteur. A-t-on
vraiment besoin d'un nouveau comité pour faire ce travail ?
La question est de savoir si le travail est fait comme
il le faut. Il faut récupérer les données et agir au cas par cas au
niveau des actions concrètes. Nous avons besoin de mettre en place des
outils de travail très proches des gens et pas de grands projets dont on
parle beaucoup. Savez-vous par exemple que la JEC a mis au point un
programme de formation sur informatique qui a été suivi par près de
40,000 personnes en trois ans. Malheureusement on ne dispose pas de
moyens pour aller sur le terrain et travailler directement avec les gens
et on préfère les grands lancements.
Au lendemain de la présentation du budget Pierre
Dinan déclarait à Week End que l'exercice était parfait au niveau
de la conception économique mais qu'il fallait surtout savoir le
présenter et le faire accepter à la population. Êtes-vous de ceux qui
disent que le problème principal de ce budget a été la communication
gouvernementale que l'on a qualifiée de médiocre ?
Je suis entièrement d'accord avec vous. On ne sait pas
à Maurice adapter la communication au niveau des gens qui ont besoin
d'être informés sur des sujets essentiels. Prenons la détaxe sur le riz:
est-ce que l'on a expliqué que la différence entre le prix réel et la
subvention était payée à la STC par l'état donc avec l'argent de chaque
contribuable ? Par ailleurs le discours politique est totalement nul et
celui de l'opposition consiste à crier sur son voisin et personne ne
propose rien. Le gouvernement n'arrive pas àexpliquer le budget. Le
premier ministre a très clairement soutenu son ministre des Finances, ce
qui était important par rapport au discours politique, mais ce n'est pas
pour ça que les Mauriciens ont mieux compris le budget. On a le
sentiment que le ministre des Finances et son entourage sont extrêmement
convaincus qu'ils ont raison - et sur le fond c'est exact - et
continuent à avancer coûte que coûte pour atteindre les objectifs fixés.
Tout cela crée un climat social tendu, pour dire le
moins. La morosité gagne du terrain et le moral des entrepreneurs est en
train de baisser selon les derniers sondages.
`-- Le problème est qu'il existe une classe de
politiciens qui vont voir leur base à qui ils racontent et proposent
n'importe quoi pour être élus. C'est une pratique absolument dépassée et
archaïque…
… qui est encore utilisée…
--… malheureusement oui, et qui fonctionne encore. Il
n'y a pas beaucoup d'espoir de ce côté. Et puis il y a le secteur privé
à qui on fait souvent appel pour suppléer les défaillances de l'état,
comme dans l'affaire SOS Femmes (voir plus loin.) On pourrait dire que
les chefs d'entreprises n'ont rien à faire de la crise sociale et que
leur finalité c'est de payer le moins possible leurs employés pour faire
le maximum de profits…
Ça c'était l'ancien concept du patron buveur de sang
des travailleurs. On sait aujourd'hui que la productivité de l'employé
dépend de son environnement et qu'il vaut mieux essayer de
l'améliorer….. c'est vrai. Et la communication est un outil
essentiel pour avancer. Si je ne communique pas en interne sur les
objectifs, l'entreprise va moins bien fonctionner. C'est pareil pour le
pays. La situation a ce niveau est si mauvaise que je me suis même
demandé s'il ne fallait que les représentants du secteur privé aillent
sur le terrain expliquer aux Mauriciens le pourquoi du comment du budget
!
En ce disant vous reconnaissez l'ampleur du manque
de communication du gouvernement sur le budget ?
Qui peut dire le contraire ?
Passons en revue quelques-unes de mesures
budgétaires les plus contestées. Que pensez-vous du Campment Tax
?
C'est pour moi une situation typique à la mauricienne
où tout le monde est fautif. Il existe des gens qui ont obtenu, il y a
un certain nombre d'années, des baux à des prix très bas pour des
terrains dont le gouvernement ne pouvait pas s'occuper. Le temps est
passé et alors que tout augmentait dans le pays, le montant des baux n'a
pas été revu et tout le monde est resté tranquille. On a commencé à
acheter et vendre ces baux et à de superbes maisons en oubliant qu'un
jour les baux arriveraient à expiration. Le gouvernement n'a pas fait
son travail en revoyant régulièrement les conditions de ces baux et les
locataires ont oublié qu'en fait ils n'étaient pas vraiment chez eux. Et
aujourd'hui on butte sur un mur et beaucoup de gens donnent l'impression
de découvrir que leurs baux vont arriver à expiration. Une partie du
problème découle du fait qu'il arrive souvent à Maurice que les
décisions prises peuvent avoir une certaine logique, mais ne peuvent
être mises en pratique. Dans le cas des beaux je me suis laissé dire que
cette mesure butte contre de problèmes légaux et on tombe comme on dit
ici sur un macadam, parce que le projet n'a pas été préparé comme il le
fallait. Avec en plus tout le côté passionnel un peu malsain avec les
membres de l'association des campements ayant en majorité….
… disons une coloration certaine…
… voilà. Et cela provoque un affrontement qui conduit
les uns et les autres à se braquer sur leurs positions. Tout cela est
pour moi d'une affaire mal menée depuis le début.
Et la National Residential Property Tax ?
-- Je ne vois pas pourquoi il y aurait des Mauriciens
qui paieraient une taxe et d'autres pas sur la propriété foncière. Donc
sur le principe l'idée est bonne. Mais le problème est, là encore, que
l'on n'a pas étudié en détail la façon de calculer cette taxe. Cela
devient une affaire extrêmement compliquée avec les différents seuils,
et plus c'est compliqué, plus ça crée des occasions d'agitation.
Comment expliquez-vous le fait que, connaissant
l'attachement des Mauriciens à la possession d'un lopin de terre, le
ministre des Finances n'ait pas envisagé ces réactions tout à fait
prévisibles ?
Cela découle d'un problème de communication un peu
particulier à Maurice dans le cadre du rite entourant le budget. Je n'ai
jamais vu ailleurs qu'a Maurice la préparation et la présentation d'un
budget qui ressemble autant à une cérémonie religieuse. On estime que le
rite du budget est réussi quand le secret de ses mesures est gardé
jusqu'à la toute dernière minute. Tout cela découle, je crois, du désir
de ne pas laisser filtrer trop tôt des informations confidentielles.
Mais le problème est qu'en gardant le secret, ceux qui préparent le
budget ne font pas d'enquêtes sur le terrain et ne discutent pas avec
les personnes concernées pour arriver à évaluer tous les risques
collatéraux. C'est ce qui est en train de se passer. Je crois que la
grande messe du budget est complètement dépassée et qu'il faudrait au
lieu de garder le secret, organiser dans les trois mois précédant sa
présentation, des réunions sectorielles pour faire des propositions
budgétaires une opération transparente. J'ai vu dans le secteur
bancaire, hier, dans celui des assurances, aujourd'hui, tomber de
nouvelles lois et de nouvelles réglementations fabriquées dans le secret
d'un cabinet professionnel et qu'on a été obligées d'amender pour
pouvoir les appliquer. Là encore il y a manque de communication et
manque d'information avant les prises de décisions.
Est-ce que cette manière de faire ne dénote pas un
manque de confiance du gouvernement dans ses interlocuteurs ?
Probablement.
Comment avez-vous pris la venue, annoncée en
fanfare, de quatre personnalités étrangères venues expliquer aux
Mauriciens les mérites du budget national ?
Cette question est insidieuse et illustre les
différentes manières de voir les choses à Maurice. En ce qui me
concerne, j'ai trouvé passionnant d'écouter un ancien premier ministre
d'Irlande - pays qui a connu un boom stupéfiant - l'ancien ministre de
la Nouvelle Zélande, un futur éventuel président du Chili et un
politicien connu du Mexique. Ces personnalités viennent de pays qui ont
tous remis en cause leur système économique et étaient venus partager
leurs expériences avec beaucoup de modestie et j'ai trouvé ça
extraordinaire.
Je partage votre point de vue en ce qui concerne le
partage d'expérience de ces quatre personnalités étrangères. Mais je
vous rappelle qu'on a vendu leur visite à Maurice comme une opération,
financée par la Banque Mondiale, destinée à expliquer aux Mauriciens le
budget Sithanen. Avouez qu'il y avait de quoi prendre cette visite avec
une pincée de sel.
-- Honnêtement je ne sais pas exactement comment cette
visite a été organisée mais on a effectivement parlé de la Banque
Mondiale. Ce qui est arrivé avec cette visite - extrêmement
enrichissante au niveau du partage des expériences de la gestion
économique - arrive trop souvent à Maurice. On s'est plus focalisé sur
les conditions dans lesquelles ces personnalités ont été invitées à
venir à Maurice que sur le contenu de leurs discours. Je trouve un peu
dommage que la focalisation sur le premier point ait éliminé le reste.
Je crois que le gouvernement aurait dû avoir présenté cette visite d'une
autre manière.
Il serait peut-être temps, et je le dis sans ironie,
que le secteur privé commence à donner des conseils au gouvernement en
matière de communication. Mais revenons au budget qu'est-ce qui a changé
concrètement dans le pays depuis sa présentation pour le secteur privé
?
-- Nous aimons bien la simplification des procédures et
une plus grande transparence. C'est bien d'avoir enlevé au niveau de
l'impôt sur le revenu pas mal de procédures qui en faussaient le
fonctionnement et cachaient peut-être la réalité. Au niveau de
l'ouverture nous espérons que le BOI, qui était jusqu'à présent plutôt
un obstacle qu'autre chose, va commencer à fonctionner comme il le faut
avec la simplification des procédures et de la bureaucratie. La BOI a
pris le risque d'annoncer le changement pour début Octobre, attendons
voir. Au niveau des assurances on va pouvoir maintenant vendre des
produits pour ce qu'ils sont réellement et ce qu'ils rapportent au lieu
d'être utilisés, comme autrefois, uniquement pour bénéficier d'un
abattement fiscal.
--- Que faudrait-il faire le plus vite possible pour
mettre fin au climat de morosité sociale qui va en augmentant ?
Que le discours politique change et devienne plus
constructif. Que les explications sur les mesures budgétaires soient
plus cohérentes et expliquées avec des exemples concrets dans un langage
simple. Il faut apprendre au service public à traiter les cas
individuels au lieu de se réfugier dans la gestion de la généralité. Il
faut des gens qui sachent aller sur le terrain parler aux gens. Car la
perception, qui peut être très dangereuse pour un gouvernement
travailliste qui a toujours défendu le concept du Welfare State, est que
le budget attaque surtout ceux qui sont au bas de l'échelle sociale.
Tout tourne autour de la transparence et de l'explication. Quand les
gens ne savent pas, ils interprètent et commencent à s'inquiéter, ce qui
est le chemin qui peut mener à la révolte.
Comparativement à nos précédentes interviews je vous
sens un peu mal à l'aise, inquiet. C'est une fausse impression ?
Je suis actuellement un peu inquiet sur la capacité du
monde politique traditionnel à réagir dans le bon sens. Je constate que
les gens comme Sithanen qui comprennent très bien l'économie semblent un
peu isolés et je me demande si des politiques qui sont là depuis trente
ans sont encore capables de changer. Mon espoir est que les résultats de
la nouvelle orientation économique prise par Maurice soient visibles le
plus vite possible. En attendant il faut trouver les moyens de régler
tout de suite certains problèmes séparément du processus du budget, dont
les résultats viendront plus tard
Le dernier numéro de l'Eco Austral contient les
résultats d'un sondage affirmant que le moral des patrons mauriciens a
atteint un niveau de morosité record. À quoi faut-il attribuer cette
morosité avec un budget très secteur privé comme on dit dans
l'opposition ?
Je crois que cette morosité provient surtout des
entreprises qui tournent autour du sucre dont les patrons ont le
sentiment que le gouvernement est pris dans un processus d'incapacité à
décider, et fait traîner les affaires. Au niveau du secteur du commerce
les entreprises sont obligés de noter une baisse de la consommation.
Troisièmement, et contrairement à ce que certaines personnes peuvent
penser, les entrepreneurs ont envie de la paix sociale et l'ambiance du
pays commence à les inquiéter. Car aucun chef d'entreprise ne peut
éliminer de sa tête et de son calcul la paix sociale.
Vous la sentez menacée, cette paix sociale ?
-- Je ne la sens pas tellement dans le monde ou je vis.
Mais j'entends de plus en plus parler de cas de personnes ayant à faire
face à des situations de plus en plus difficiles. Je lis de plus en plus
dans la presse des récits…
… j'espère que vous n'allez pas utiliser à
l'encontre de la presse le même qualificatif que le Premier ministre il
y a quelques semaines…
… pas du tout. Le problème de la presse est difficile:
elle est la pour faire savoir des choses qu'on ne saurait pas sans elle,
mais par ailleurs quand elle révèle un drame, on ne parle plus que de
ça. Et si on parle dans la même semaine d'un viol, d'un crime et d'un
vol à main armée on a tendance à dire que Maurice est à feu et à sang.
Je veux dire que je n'arrive pas à évaluer la situation sociale que je
ressens uniquement à travers les commentaires que l'on me fait. Et c'est
vrai que ces commentaires laissent entendre que les gens trouvent que la
vie devient de plus en plus difficile et qu'ils sont inquiets.
On annonce ce matin que Nirvan Veerasamy quitte la
direction d'Air Mauritius un an après sa nomination. Comment
accueillez-vous cette nouvelle ?
Je ne connais pas tous les détails de cette affaire.
Mais je trouve dommage que cette personne qui a fait toute sa carrière
dans l'aéronautique - dont tout à fait indiqué pour diriger Air
Mauritius - ait choisi de s'en aller. J'espère que ce ne sont pas des
guerres d'influences entre personnes qui ont provoqué son départ, au
détriment de la bonne marche de la compagnie nationale d'aviation.
Les sources bien informées attribuent que le
principal problème était que le président du conseil d'administration et
le directeur général d'Air Mauritius n'étaient pas sur la même longueur
d'ondes…
… il existe à Maurice un certain nombre d'organismes
publics où les présidents n'ont pas compris leur rôle. Un chairmain est
nommé pour présider le conseil d'administration, être l'interlocuteur
entre le conseil d'administration et le management et ne doit pas
s'immiscer dans la gestion. C'est écrit dans toutes les règles de bonne
gouvernance. Le Chief Executive rapporte au conseil d'administration,
propose des stratégies et le président en assure le suivi pas leur mise
en pratique. On mélange souvent les rôles à Maurice, surtout dans le
secteur public.
En dépit de ce que nous avons dit tout au long de
cette discussion est-ce que vous êtes optimiste pour l'avenir de Maurice
?
J'ai plus de difficulté à être optimiste aujourd'hui
qu'il y a trois mois. J'ai toujours pensé que les Mauriciens étaient des
gens qui repoussaient les problèmes en permanence et finissaient par les
régler à la toute dernière minute. Il y a donc une capacité a rebondir
qui m'a toujours étonné, mais ce qui n'ennuie c'est que dans les années
80 la situation était très difficile et le que les gens prenaient le
premier travail venu. Aujourd'hui après vécu 20 ans dans l'impression de
l'opulence fictive puisque reposant sur des accords préférentiels - ils
ne savent pas se serrer la ceinture et accepter le premier boulot venu.
C'est ce changement de mentalité qui m'inquiète un peu. Mais ceci étant,
je suis persuadé que les Mauriciens savent profondément qu'il ne faut
jamais aller trop loin, qu'il y a des limites qu'il ne faut pas
dépasser.