RAJ MAKOOND (Directeur exécutif du Joint Economic Council)
" Le monde des affaires a le sentiment qu'on va dans la bonne direction "
" Nous avons des défis macro-économiques à relever. Malgré la croissance plus qu'honorable, l'inflation reste une source d'inquiétude, la dette publique et le déficit budgétaire également ", note le directeur exécutif du JEC
" Avec une croissance qui sera de 5,5% à 5,7% en dépit d'une production sucrière inférieure à la moyenne, avec une croissance importante de l'investissement et surtout l'augmentation de l'investissement direct étranger, le monde des affaires a le sentiment qu'on va dans la bonne direction ", déclare Raj Makoond, le directeur exécutif du Joint Economic Council. Personnellement impliqué au niveau du Empowerment Programme, notre invité se livre aussi à un bilan positif des actions entreprises par cet organisme. Pour ce qui est de la formation tertiaire, il note qu'un renforcement du Regulatory Body - il faut entendre la Tertiary Education Commission - est nécessaire.
La rencontre entre le PM et le président du Joint Economic Council marque-t-elle le retour définitif à la normale dans les relations entre le gouvernement et le secteur privé ?
À Maurice nous avons une tradition de dialogue. Chacun peut exprimer son point de vue mais, en fin de compte, c'est le dialogue qui doit primer, dialogue d'autant plus important que Maurice passe par une période de transition délicate.
En raison de l'environnement international, des changements de fond doivent être apportés à notre économie. Il nous faut surtout faire de Maurice une plateforme de services dans les années à venir. Les défis sont immenses. Tous les partenaires économiques doivent s'y mettre. Les réformes complexes qui nous attendent ne réussiront que si cela se passe dans le dialogue.
Qu'est-ce qui a changé depuis le contentieux ?
Le JEC avait été très clair et nous avions pris position sur le Budget 2006/07. On a été en faveur des mesures budgétaires qui visaient à préparer le pays à la globalisation et surtout à des pertes au niveau des préférences. Le Budget 2007/08 est un budget qui va dans la bonne direction et, pour nous, il est essentiel que Maurice poursuive sa modernisation. Concernant certains dossiers, malgré certaines divergences, il nous faut travailler dans le dialogue. Force cependant est de constater qu'en ce qui concerne le contrôle des prix et certaines réformes, dont celle du secteur sucrier, il nous faut être plus efficaces. Heureusement que les discussions sur le dossier sucre progressent ; nous espérons que les parties concernées trouveront une solution rapidement.
Et quid des fers de construction ?
Si on libéralise l'importation dans un contexte de compétition, il faudra avoir une politique claire. Nous sommes en faveur d'une loi-cadre qui permettrait la compétition et nous espérons qu'avec sa mise en place on va une fois pour toutes revoir notre politique sur le contrôle des prix. Nous savons très bien que ce contrôle ne va pas amener de baisse de prix.
Il a été annoncé officiellement que le texte de loi sera débattu à la rentrée parlementaire en octobre. On espère que nous aurons une loi qui prendra en compte le contexte mauricien et que cela permettra de créer une ambiance pro-compétition et pro-business.
Quelle est l'humeur actuelle dans le secteur privé en général ?
Le Budget 2007/08 a introduit des mesures en faveur des affaires à Maurice. Avec une fiscalité légère, avec le besoin d'ancrer cette loi sur la facilitation dans la pratique administrative, avec l'accélération de la baisse des impôts sur les compagnies et l'intégration de toute l'économie, on constate déjà qu'il y a certains résultats. La libéralisation de l'accès aérien aidant, le secteur touristique est en pleine croissance, l'investissement dans le secteur IRS et le seafood hub est satisfaisant et le secteur de l'externalisation connaît un boom. Tout cela constitue un développement positif. Avec une croissance qui sera de 5,5% à 5,7% en dépit d'une production sucrière inférieure à la moyenne, avec une croissance importante de l'investissement et surtout l'augmentation de l'investissement direct étranger, le monde des affaires a le sentiment qu'on va dans la bonne direction.
Cependant, nous constatons qu'en ce qui concerne l'infrastructure, il est indispensable d'amener des réformes rapides. En premier lieu, en ce qui concerne la congestion routière nous pensons que nous sommes en mesure aujourd'hui de commencer la mise en œuvre d'une partie du package de Richmond. L'année dernière toutes les parties concernées avaient travaillé ensemble sur ce package. Il comprend dix-huit points sur lesquels on s'était mis d'accord. Aujourd'hui, il est impératif qu'on commence la mise en œuvre d'au moins quatre ou cinq points de ce package, comme l'a annoncé le VPM et ministre des Infrastructures routières, Rashid Beebeejaun : la mise en place de la Land Transport Authority, la construction de la route Terre-Rouge-Verdun-Ebène, l'ouverture d'un Bus Lane et d'une Open Bus Way de Curepipe à Port-Louis. Si nous avons un calendrier de mise en œuvre de ces quatre ou cinq composants du Richmond Package, on pourrait résoudre, dans une bonne mesure, le problème de la congestion routière.
Dans le port, à l'aéroport, il nous faut une stratégie claire. Si nous voulons faire de Port-Louis un centre régional de distribution, accueillir deux millions de touristes d'ici à 2015, cela implique des décisions. Infrastructure routière, port et aéroport, téléconnectivité sont autant de dossiers prioritaires où le secteur privé doit apporter sa contribution
Au niveau des télécommunications, il faudra une compétition amenant une baisse importante du prix de la bande passante. Nous pensons également que, pour les réformes du secteur sucrier, il y a des possibilités avec des partenaires européens. Dans les health care et knowledge hub, les investisseurs démontrent de l'intérêt. Si on ne met pas en place l'environnement approprié en termes d'infrastructures et de lois du travail, on n'aura pas la flexibilité nécessaire. Nous sommes dans une période de transition avec des opportunités conjoncturelles qu'il ne faut pas perdre. Il y a des occasions qu'il ne faut pas rater.
Cela a été le cas lorsque Maurice a développé sa zone franche à la fin des années 70. On a su tirer le maximum des incertitudes qui prévalaient à Hong Kong par rapport à la Chine. Cela a été le cas pour l'ouverture de l'économie indienne. Grâce à notre traité de non double taxation, nous avons pu capitaliser sur ces opportunités. Aujourd'hui, avec la Chine qui est en train de se tourner vers l'Afrique, le projet Tianli s'inscrit dans le cadre d'un trafic croissant Chine-Afrique. Il nous faut être prêts pour pouvoir profiter des occasions qui se présentent.
Plusieurs opérateurs du secteur privé se plaignent toutefois de signaux contradictoires venant du gouvernement. Qu'en pensez-vous ?
Les deux budgets ont envoyé les signaux appropriés. Il y a eu malheureusement certaines actions sectorielles qui ont été contradictoires. Nous pensons que, dans le dialogue, on va mieux pouvoir se faire comprendre.
Le secteur privé et le gouvernement n'ont visiblement pas la même vision concernant, par exemple, la démocratisation de l'économie…
Le JEC avait, en janvier 2006, publié un document sur l'ouverture de l'économie, insistant sur l'importance de celle-ci. Notre engagement dans le Empowerment Programme est clair. Je préside un sous-comité sur le placement et la formation. Cela ne peut se faire qu'en partenariat entre le public et le privé. Quelque 200 entreprises sont impliquées dans ce projet.
Concrètement qu'est-ce qu'a réalisé ce comité du Empowerment Programme ?
Nous avons placé plus d'un millier de personnes dans des entreprises. Nous nous penchons actuellement sur quelque 4 000 requêtes de placement. Nous continuons dans ce sens. Maintenant que le mécanisme a été mis en place, on va pouvoir accélérer la mise en œuvre de ce Empowerment Programme.
Comment le programme d'apprentissage se met-il en place ?
Nous travaillons avec beaucoup d'ONG. Des Job Fairs ont été organisées. Cependant, nous sommes conscients que cette activité n'a pas réussi à toucher ceux qui sont hors du mainstream. À Port-Louis, nous avons travaillé avec près de 24 ONG. On a recensé des personnes qui ne travaillent pas, on les a classées en groupes, on a fait leur profil. Un groupe de 40 personnes est actuellement formé à Téléforma dans le domaine des TIC. Un programme de formation dans le secteur de la construction est également en cours dans la région de Pointe-aux-Sables. Mardi, j'y étais pour rencontrer un groupe de 50 personnes, pour parler des possibilités existantes dans la construction. On présente aussi aux contracteurs des possibilités qui existent dans le secteur électrique, et celui de la climatisation, pour les femmes. Travailler uniquement avec des bases de données ne suffit pas. On travaille avec les ONG pour ce qui est des programmes d'accompagnement. Il faut s'impliquer.
Au niveau de l'AHRIM, le travail initié à Balaclava pour ce qui est de la formation dans l'hôtellerie sera répété à Flic-en-Flac et Belle-Mare. Téléforma, Accenture et Infinity apportent leur contribution au niveau de la formation dans le secteur des TIC. Un programme à l'intention des gradués chômeurs sera lancé l'année prochaine avec Accenture. Au niveau du JEC, on implique les entreprises, les ONG et le Empowerment Fund apportent son soutien financier.
La commission pour la démocratisation de l'économie souhaite que le secteur privé aille plus loin en matière de démocratisation, en particulier dans le secteur hôtelier où elle souhaite une plus grande ouverture au niveau du capital ?
Je constate que nos amis de la Commission sur la démocratisation sont d'accord avec le Empowerment Programme. Il n'y a pas de divergences à ce sujet. Pour ce qui est de l'actionnariat dans le secteur de l'hôtellerie, nous savons très bien que la plupart de ces établissements hôteliers sont cotés en Bourse et on parle de plus de 12 000 actionnaires. Je sais que l'AHRIM fait un travail sur les possibilités de outsourcing. À Maurice, on n'a pas encore une culture d'externalisation. Il faudra encourager cette culture qui va rendre possible l'interaction entre les PME et les grandes entrerprises hôtelières.
Les pourparlers sur le sucre entre le gouvernement et le secteur sucrier se heurtent au dossier de la production énergétique. Comment le résoudre ?
Il y a une plateforme de discussions entre les parties concernées. Un plan qui a donné lieu à des discussions a été soumis à l'Union européenne. Nous espérons que nous arriverons bientôt à la mise en place des réformes nécessaires dans le secteur sucre.
Comment réagissez-vous devant les attaques des commissaires européens contre le Protocole Sucre ?
Nous sommes contre cette tentative de démantèlement du Protocole Sucre. Déjà au niveau des négociations, il y a la position des ACP. Maurice doit se battre avec les autres pays pour empêcher ce démantèlement.
Il faut se rendre compte que les négociations avec le groupe des pays de la région de l'Afrique orientale et australe et l'Union européenne en vue d'un accord de partenariat économique s'annonce difficile parce qu'il n'est pas facile de sortir des accords de Cotonou et de Lomé pour aller vers des Accords de Partenariat Économique conformes aux règlements de l'Organisation Mondiale du Commerce. Nous avons à faire face à des négociations très dures. Nous constatons qu'au niveau de Genève, les propositions du président du groupe sur l'accès au marché des produits non agricoles (NAMA) concernant les baisses dans les tarifs sont, pour nous, inacceptables. Par exemple pour les produits de pêche, il propose une baisse de 24% à 6 % : c'est inacceptable. Il faudra qu'on se batte sur ce dossier.
Nous sommes très impliqués dans les négociations aux côtés du gouvernement et nous participons aux Standing Committees dans les négociations sur les APE, à l'OMC et dans toutes les instances nécessaires.
La formation pour éliminer l'inadéquation entre les besoins en termes de ressources humaines et la main-d'œuvre disponible reste inadéquate. Quelle est la contribution du secteur privé dans ce domaine ?
Nous constatons qu'il y a une grosse inadéquation entre les besoins des entreprises et les personnes non- formées. C'est pourquoi au niveau du Empowerment Programme nous procédons à une formation en amont afin de rendre ces personnes employables. Dans la stratégie visant à faire de Maurice un Knowledge Hub, le secteur privé joue un rôle important. Après les amendements, en avril 2005, apportés à la législation sur l'éducation et la formation tertiaire et prévoyant la possibilité pour le secteur privé d'investir dans les universités, nous constatons qu'il y a des intérêts précis dans le secteur tertiaire. Nous savons qu'il y a une demande de la part d'une institution privée pour obtenir un statut d'université. Nous pensons qu'il faut renforcer la capacité du Regulatory Body. Il nous faut surmonter les contraintes budgétaires de l'Etat. Actuellement notre dépense pour l'éducation tertiaire est de 0,6% du PIB. Il faut passer à 1,6% du PIB. Cet investissement va venir surtout du secteur privé local ou étranger. Le privé aura un rôle plus important. Il nous faut une vision globale dans ce secteur.
Le JEC s'est déclaré disposé à apporter un soutien financier à l'Université. Pouvez-vous nous donner des précisions au sujet de cette démarche ?
Le président du JEC a dit récemment que les possibilités de partenariat existent entre les opérateurs privés et publics. Il y a des possibilités de partenariat avec l'Université de Maurice pour des projets ponctuels et des besoins ciblés.
Dans un contexte de compétition et de globalisation où on aura différents opérateurs dans l'éducation tertiaire privée, les institutions sont appelées à se revoir et à se réinventer. Cela s'applique à toutes les institutions, y compris l'Université de Maurice
La Rating Agency Moodys a mis Maurice en observation. Qu'en pensez-vous ?
Nous avons des défis macro-économiques à relever. Malgré la croissance plus qu'honorable, l'inflation reste une source d'inquiétude, la dette publique et le déficit budgétaire le sont également. Le déficit est de 4,3% du PIB. Il nous faut essayer de baisser ce déficit qui va aider à la baisse de la dette publique. C'est pour nous un défi à relever.
Comment avez-vous réagi face aux allégations du Sunday Times concernant les conditions dans lesquelles travaillent les étrangers à Maurice ?
Il faut être juste. Les entreprises font très attention concernant les conditions de travail des étrangers à Maurice. Il y a des lois-cadres. Je sais que des lettres ont été envoyées au Sunday Times pour corriger cette perception qui fait du mal à notre image.
Financement de partis politiques et bonne gouvernance
Raj Makoond a fait de la question du financement des partis politiques un cheval de bataille du Joint Economic Council. C'est l'aspect qui, par conséquent, l'intéresse le plus lorsque la question de réforme électorale est évoquée. C'est un travail que le JEC a commencé depuis 2002 avec le soutien de Bertrand de Speville, souligne-t-il.
" Dès la publication du rapport Sachs sur le financement des partis politiques, en avril 2005, le Joint Economic Council avait demandé à toutes les entreprises de faire une déclaration dans leur compte annuel aux termes de la section 23 de son Code d'éthique. La transparence est très importante. Nous sommes heureux de constater que plusieurs grosses entreprises ont adopté ce principe. Aujourd'hui, il est possible de savoir ce que les conglomérats mauriciens ont versé aux partis politiques grâce à l'inclusion de cet item dans leurs rapports annuels. Nous avons également exprimé notre accord avec les recommandations du rapport Sachs sur les pouvoirs accrus de l'Electoral Supervisory Commission concernant les comptes des partis politiques et sur la transparence de ces comptes. Comme souligné dans un document diffusé par le JEC en février 2005, nous sommes d'accord avec les recommandations du Select Committee institué dans le sillage du rapport Sachs sur les points suivants : les partis politiques doivent garder un livre de compte audité sur leurs sources de financement qui doit être mis à la disposition du ESC ; les partis politiques doivent être des corporate bodies, les dépenses doivent être fixées à Rs 1 million pour les candidats indépendants ainsi que ceux qui se présentant sous la bannière d'un parti politique ; une différence doit être faite entre les dépenses effectuées pendant la campagne et celles faites en dehors de la campagne. Nous estimons que Maurice doit progresser dans cette direction en ce qui concerne le financement des partis politiques "
Il est évident, poursuit M. Makoond, que cette démarche s'inscrit dans la politique de bonne gouvernance des entreprises privées. Dans ce contexte, il a salué le travail abattu par Tim Taylor à la tête du comité sur la bonne gouvernance. Le Code of corporate governance a été gazetté en 2004. La mise en place de la Mauritius Institute of Directors contribuera à l'approfondissement de la bonne gouvernance dans les entreprises. Un programme de formation à l'intention des membres des conseils d'administration des entreprises et des directeurs est prévu avec la collaboration de la Banque mondiale.
" Maurice est une démocratie qui nous a aidés à maintenir le cap sur le développement. Il nous faut avoir la stabilité politique qui est un facteur économique. Tous les partis concernés sont pleinement conscients de l'importance des principaux dossiers que le pays est appelé à traiter ", ajoute Raj Makoond. Les défis qui comprennent les négociations commerciales internationales sont, à son avis, au-dessus de la politique partisane. " Lorsque nous perdons des préférences commerciales, c'est Maurice qui est affectée, pas juste une partie de la population ou certaines entreprises. C'est l'île Maurice tout entière. "