GÉRARD GARRIOCH Président du JEC


" Le secteur privé a du cœur,

mais un cœur responsable "

" Nous disons qu'il faut maintenant déclarer nos contributions aux partis politiques. On est absolument pour la clarté et la transparence ", note le président du Joint Economic Council

Ancien président de la Mauritius Employers' Federation (MEF), élu depuis peu à la tête du Joint Economic Council, Gérard Garrioch a d'abord été un salarié - certes détenteur d'un diplôme d'ingénieur - avant de participer au tour de table constitué pour racheter le capital de l'entreprise qui l'employait. Aujourd'hui, Chief Executive Officer de Cernol Chemicals Ltd, Gérard Garrioch ne cache pas qu'il souhaiterait un consensus plus éprouvé entre partenaires sociaux. " On a vu à Singapour des employés accepter une réduction de salaires pour sauver une entreprise. Lorsque les choses vont mieux, ils obtiennent une augmentation entre 15 et 20%. Donc, il existe un vrai partenariat entre les employés et les employeurs. A Maurice, on est habitué à une relation de confrontation ", note, le regrettant, notre invité.

On a beaucoup parlé du taux d'inflation et de la compensation. La question que nous voudrions vous poser est la suivante : le secteur privé a-t-il du cœur ?

Oui. Le secteur privé a du cœur, mais un cœur responsable. Je suis bien placé pour vous le dire pour avoir été président de la MEF pendant deux ans. J'ai moi-même mené les négociations sur la compensation salariale. Qu'est-ce que nous sommes en train de faire ? Nous étions en train de suivre un système qui consistait à jeter de l'essence sur le feu. On essayait de rattraper une ligne d'arrivée qui bougeait tout le temps. L'inflation était compensée d'une manière arbitraire et, dans l'absolu, sans prendre en considération plusieurs autres facteurs, dont la productivité. Ignorer ces autres facteurs revient à courir derrière un mirage tout le temps. L'employeur a à cœur la pérennité de son entreprise ; pour cela, il faut qu'il fasse des profits. On ne peut pas partager ce qui n'a pas encore été créé. Nous avons proposé l'introduction de négociations sectorielles parce que chaque secteur à sa spécificité propre : certains se portent très bien et peuvent payer une compensation plus élevée que celle proposée. Un système one size fits all équivaudrait à égaliser vers le bas. Ce serait dommage.

Les parties en présence se comprennent-elles mutuellement ?

On a vu à Singapour des employés accepter une réduction de salaires pour sauver une entreprise. Lorsque les choses vont mieux, ils obtiennent une augmentation entre 15 et 20%. Donc, il existe un vrai partenariat entre les employés et les employeurs. A Maurice, on est habitué à une relation de confrontation avec les syndicats, d'un côté, et les employeurs, de l'autre, alors qu'il aurait fallu qu'on avance dans la même direction. Je suis convaincu que le collective bargaining aurait rendu tout le système plus flexible. Aujourd'hui, on ramène tout au niveau du NPC. Le collective bargaining aurait aidé énormément.

Les syndicats estiment que le NPC n'a ni les moyens techniques ni le personnel nécessaire pour faire son travail…

Je suis d'accord. Mais je dois reconnaître qu'avec cette institution, on fait un pas dans la bonne direction. Je sais que les syndicats sont très frileux. C'est normal parce que les gens n'aiment pas changer d'habitudes. Toute cette histoire de wage determination mechanism imposé d'en haut a déresponsabilisé tant les employeurs que les employés. On s'est dit qu'il n'y a pas lieu de négocier parce que, de toutes les façons, le taux de compensation sera imposé. Les négociations deviennent un exercice de lobbying avec, d'une part, les employeurs qui tirent la sonnette d'alarme contre la fermeture des entreprises et le chômage et, d'autre part, les syndicats qui cherchent à obtenir le maximum. Or ce qu'il faut développer, c'est un autre paradigme de partenariat et de confiance. Les gens n'ont pas confiance les uns en les autres.

Il n'y a pas de confiance sans transparence. Devant le NPC, le gouvernement et les employeurs disposent de toutes les informations et les compétences nécessaires à la négociation. Or les syndicats ne disposent pas de toutes les informations sur les entreprises. Avec le collective bargaining, la situation ne risque-t-elle pas d'empirer ?

Je pense que l'information est là pour peu qu'on aille la chercher. C'est sûr qu'au ministère des Finances ou à la MEF, nous sommes constamment à la recherche d'informations au niveau économique. Cela fait qu'on dispose plus facilement d'informations et qu'on jongle avec les chiffres tout au long de l'année. Ce n'est peut-être pas le cas pour les syndicats. On les invite à changer de regard et à entrer dans une logique de partenariat plutôt que dans une logique d'affrontement. Je suis certain qu'il y a des gens compétents dans les syndicats.

Nous estimons que le travail sera beaucoup plus facile au niveau du collective bargaining que ce soit au niveau sectoriel qu'au niveau de chaque entreprise parce que les syndiqués seront les employés des entreprises concernées et lorsqu'ils se mettront autour d'une table, les choses seront plus faciles. Lorsqu'on parle d'entreprises, les gens ont tendance à voir les grands bâtiments avec le directeur au 22ème étage. Or la majorité des membres de la MEF ou de la Chambre de Commerce sont des petites et moyennes entreprises qui emploient entre dix et cent personnes. Les employés sont absolument au courant de ce qui se passe dans leurs entreprises. Lorsque les commandes baissent, ils voient que le travail ralentit. Lorsque la concurrence arrive, on voit arriver les difficultés et on essaie de trouver ensemble une solution.

C'est cela la transparence. Le maître mot, c'est la confiance.

Pourquoi donc les entreprises n'acceptent pas l'idée que les employés se trouvant au bas de l'échelle de même que les personnes vulnérables et les retraités bénéficient d'une compensation équivalant au taux d'inflation ?

La plupart des entreprises ont en plus du plan de pension, un plan de pension privé. Normalement, ces plans de pensions sont indexés sur le coût de la vie. Le retraité reçoit donc, de facto, une augmentation. Sur le plan national, suivant le taux de compensation, le gouvernement revoit tous les ans le taux payable aux bénéficiaires des allocations de retraite. Il y a eu un problème de financement. Nous avons tiré la sonnette d'alarme depuis quelques années. Il faut avoir le courage de voir les choses en face.

L'humeur au niveau du secteur privé avait été pendant quelque temps assez maussade. Cependant, depuis la conclusion de l'accord entre le gouvernement et la MSPA, les choses ont changé. Peut-on dire que le mood est bon ?

Le secteur privé doit exister et perdurer sous n'importe quel gouvernement. Donc, il y a des moments où le mood est bon. Cela dépend de la conjoncture interne, de la politique, des conditions climatiques, mais aussi beaucoup des conditions externes. Lorsque ces conditions externes sont difficiles, le secteur privé est moins enthousiaste. Le secteur privé est en train de jouer le jeu, de faire sa partie des choses et nous avons créé les conditions pour rétablir la croissance économique. Nous avons enfin un uniform low tax regime qui aide à promouvoir l'investissement. De nouveaux secteurs émergent. Pourquoi Maurice ne serait-elle pas un centre universitaire pour la région de l'Afrique de l'Est et australe ? La Telfair University, la première université privée, disposera de nouveaux locaux à partir de l'année prochaine. Ils ont même prévu un campus pour accueillir les étudiants étrangers. Dans le domaine de la Santé, le Apollo Hospital, qui dispose d'une chaîne d'établissements hospitaliers en Inde, vient s'installer à Maurice. Ce qui augure des beaux jours pour notre industrie médicale. Le tourisme médical représente une source de revenus non négligeable pour une économie. C'est cela la nouvelle économie que nous devons développer pour Maurice. Il y a également le projet Ile Maurice, île durable et l'énergie renouvelable. A ce sujet, au niveau du JEC, nous travaillons conjointement avec la Chambre d'Agriculture sur les nouveaux éléments qui permettraient de produire 50% de notre énergie de sources renouvelables, c'est-à-dire bagasse, solaire, éolienne, entre autres.

Concernant les infrastructures, nous avons de gros problèmes à tous les niveaux, à commencer par les routes. Nous savons que notre réseau routier est saturé et nous sommes heureux de constater que le VPM et ministre des Infrastructures publiques, Rashid Beebeejaun, a annoncé le lancement de deux ou trois projets : la ring road de Port-Louis, le bus lane et l'autoroute de Terre-Rouge à Verdun. Tout cela doit être réalisé à tout prix afin de ne pas freiner la croissance. Il y a encore des améliorations à faire au niveau portuaire. Il faut augmenter la productivité et réduire le temps de manutention des conteneurs à l'arrivée des bateaux à Port-Louis. Dans beaucoup de secteurs, c'est la logistique qui nous donne un competitive edge. C'est le cas pour le port et l'aéroport. Il a aussi des investissements à faire dans ces deux secteurs. D'autre part, il n'est pas possible qu'à chaque début d'hiver, il y ait des coupures d'eau. En même temps, nous sommes en train de construire d'autres hôtels, des IRS et des golf courses. L'élaboration d'une politique avant-gardiste dans la gestion de l'eau est nécessaire.

Vous avez également réclamé l'institution d'un régulateur sur le plan énergétique…

Si on veut vraiment promouvoir le concept de Maurice île durable, il y a des régions, dont La Réunion, qui sont très en avance sur nous. D'après Joël de Rosnay, nous évoluons vers la création de petits IPP qui fabriqueraient l'électricité à partir de l'éolienne et qui pourraient prendre en charge l'éclairage d'un village ou la fourniture d'électricité à une ou plusieurs usines. Pour encourager l'investissement dans la bagasse, le solaire, l'éolienne ou les vagues, il faut savoir à quel prix l'électricité sera vendue.

S'il n'y a pas un cadre régulateur, toute la stratégie en terme d'énergies renouvelables risque de ne pas décoller.

On ne peut construire une maison si nous ne disposons pas d'un plan.

Tout le monde se croise les doigts et souhaite que la crise céréalière/alimentaire et la hausse des prix des produits alimentaires ne provoquent pas des manifestations de rue…

Pour parler de la crise alimentaire, il faut tenir compte de deux éléments de base : à savoir, les denrées de base comme le riz et la farine ont connu des récoltes difficiles et un accroissement de la demande. Je pense que les manifestations que nous constatons dans certains pays sont dues à cette conjoncture internationale et à un manque de planning. Dès aujourd'hui, il faut mettre en place un plan de sécurité alimentaire, de manière à être autosuffisant pour certaines denrées de base, dont la pomme de terre. Nous travaillons sur un plan avec la Chambre d'Agriculture. La crise alimentaire nous force à avoir une approche globale régionale par rapport à ce problème. En partenariat avec Madagascar, on pourrait développer des zones offshore pour la production de certaines denrées de base non seulement pour Madagascar et Maurice mais aussi pour toute la région. Il y a là un partenariat innovant à rechercher dans la région pour produire pour la région. Nous savons qu'il y a des institutions comme la Banque mondiale et l'Union européenne qui souhaitent une alliance régionale. Maurice pourrait se positionner dans cette mouvance de la production à l'échelle régionale parce que nous avons le know how, la capacité d'investissement.

Qui devrait prendre l'initiative de cette initiative régionale ?

Cela devrait être un partenariat public/privé.

Comment se portent les relations entre le gouvernement et le secteur privé ?

Il est important de dire qu'à Maurice, il y a une tradition de partenariat privé/public, même s'il n'y a pas de rencontres au plus haut niveau, c'est-à-dire JEC/gouvernement. Il y a des rencontres sectorielles entre les différents ministères où le point de vue du privé est transmis. Au niveau des relations entre l'establishment et le privé, il peut y avoir des divergences, mais les bons rapports existent.

Est-ce que le nouveau président du JEC a déjà rencontré le Premier ministre ?

Pas encore. C'est voulu. Nous ne voulons pas nous précipiter à une rencontre avec le Premier ministre uniquement pour dire bonjour. Nous avons des points importants à évoquer. Nous souhaitons rencontrer le Premier ministre après le budget.

Et la démocratisation de l'économie ? Est-elle toujours d'actualité ?

La démocratisation de l'économie est en marche. Elle est en train de s'accélérer. Il y a de nouveaux entrepreneurs tous les jours. La démocratisation de l'économie, ce n'est pas remplacer une classe de possédants par une autre. C'est mettre à la portée des jeunes qui ont des idées la compétence, les finances et l'encadrement nécessaires pour des start ups, pour entrer dans l'économie de services qui est notre avenir. Le maximum de jeunes qui démarrent un projet et qui réussissent une entreprise, c'est cela la démocratisation de l'économie.

Beaucoup de jeunes ont tendance à quitter le pays pour ne pas revenir. Quel message avez-vous pour ces jeunes ?

Je leur dis de revenir. Bien sûr, si quelqu'un s'est qualifié dans un domaine très pointu où vraiment il n'y a pas de débouchés à Maurice, le problème est différent. Dans les secteurs émergents comme les TIC, la biologie marine, les services financiers, la profession légale, entre autres, je leur dis de revenir. Si ces secteurs se développent comme il faut, on aura à faire venir des gens de l'étranger. Il y a des opportunités. Il y a beaucoup de gens qui parlent de glass ceiling, c'est dépassé tout cela. Cela ne peut pas être sustainable à long terme en raison de la compétition locale et internationale.

Et l'Equal Opportunity dans le secteur privé ?

Nous n'avons aucun problème. Nous avons un Code of ethics du JEC, de la MEF. De même qu'un corporate governance document qui a été réalisé par toute une équipe sur la conduite des affaires des conglomérats qui est limpide et transparent. Peut-être qu'une de mes missions à la JEC consiste à briser ce mythe que dans le secteur privé, tout est opaque, derrière des écrans de fumée. Cela n'est pas vrai. Nous avons des comptes, des balance sheets qui sont approuvés par des Conseils de direction où siègent des directeurs indépendants. Il y a des firmes internationales d'auditeurs qui ne prendront aucun risque de laisser passer la moindre erreur sur les comptes. On a pris une position sur le financement des partis politiques. Nous disons qu'il faut maintenant déclarer nos contributions aux partis politiques. On est absolument pour la clarté et la transparence. Il suffit d'aller au bureau du Registrar of Companies et de payer Rs 50 : vous avez accès aux états financiers de n'importe quelle compagnie privée à Maurice.



Accent sur l'éradication de la pauvreté absolue

Gérard Garrioch, qui a été élu pour deux ans à la tête du Joint Economic Council, est familier du fonctionnement des instances du secteur privé. Il a été vice-président de la Mauritius Employers Federation pendant deux ans, avant d'occuper les fonctions de président des patrons du secteur privé pendant deux autres années. Chief Executive Officer de Cernol, il connaît les avantages et les difficultés de l'ouverture économique. " Nous avons eu à relever le défi de la compétition avec des produits venant entre autres d'Égypte ", avoue-t-il.

En tant que président du JEC, Gérard Garrioch a placé l'éradication de la pauvreté absolue comme une de ses priorités. " Nous avons déjà eu une réunion à ce sujet avec le ministre des Finances, Rama Sithanen. Nous allons y travailler durant les mois qui viennent et mettrons tout en œuvre pour empower ceux de nos compatriotes qui vivent une situation de pauvreté extrême ", dit-il.

L'accent sera mis sur l'éducation, seul moyen d'empower les personnes à long terme. L'éducation sera couplée avec une formation dans le textile de manière à ce que les personnes concernées puissent trouver de l'emploi dans les entreprises proches de poches de pauvreté.

Pour notre Gérard Garrioch, la Corporate Social Responsibility pratiquée au niveau des entreprises, associée à l'Empowerment Programme, donnera certainement les résultats escomptés.*