REPONSE DU PM Secteur privé/gouvernement
Navin Ramgoolam accepte le principe d'une rencontre
Le principe d'une rencontre entre le gouvernement et le secteur privé a été
accepté par le Premier ministre, Navin Ramgoolam, dans une lettre adressée
cette semaine au président du Joint Economic Council (JEC), Jacques de
Navacelle, qui avait fait une demande officielle dans ce sens la semaine
dernière.
" Le Premier ministre m'a adressé une lettre courtoise à la suite de la
demande que je lui avais faite par écrit la semaine dernière. Il a accepté le
principe d'une rencontre et a souhaité voir le secteur privé être bien
représenté. Aucune date n'a été fixée. Je me réjouis de cette réponse ", a
déclaré Jacques de Navacelle.
Le président du JEC a annoncé que le conseil du secteur privé se réunira
dès demain pour dresser une liste de sujets susceptibles d'être évoqués avec
la délégation gouvernementale dirigée par le Premier ministre. Il souligne que
le secteur privé continue à soutenir le programme de réforme économique.
Après les hostilités entre certains membres de la majorité gouvernementale
et le JEC (qui réunit les dirigeants de tous les secteurs économiques opérant
dans le privé), l'annonce de M. de Navacelle signale un retour à la normale
entre les deux principaux partenaires économiques.
Dans une déclaration à la presse vendredi dernier, Navin Ramgoolam avait
fait ressortir que les ponts entre le gouvernement et le secteur privé
n'avaient jamais été coupés.
Perceptions diverses
Altermondialiste et critique vigilant de la société de marché, économiste
de tout temps soucieux de sobriété financière et d'équilibre entre la liberté
d'entreprendre et la protection sociale, jeune entrepreneur aux idées
innovantes, responsables d'entreprises en quête d'espace d'expansion, Ram
Seegobin, Pierre Dinan, Ming Chen et le président et quelques membres de la
Federation of Mauritian Business Chambers (FMBC) nous proposent leur lecture
de la présente tension entre le gouvernement et les instances représentatives
du grand secteur privé.
Pierre Dinan : "Il y a eu une rupture d'équilibre"
Economiste respecté, Pierre Dinan évoque, dans cette entrevue, les
principes généraux, selon lui, des domaines d'action du gouvernement et du
secteur privé, ainsi que l'équilibre qui devrait exister entre les deux
parties. Un équilibre qui semble avoir été rompu, au vu des événements
récents, estime-t-il. L'économiste souligne aussi la necessité d'organismes
régulateurs apolitiques d'un secteur privé qui a aussi la responsabilité de
"travailler le plus efficacement possible."
Où se situe la ligne entre l'intervention légitime de l'Etat et la
liberté dont devrait jouir le secteur privé pour fonctionner ?
Quand il est admis qu'un secteur de production de biens et services peut
appartenir au privé, cela sous-entend que les autorités acceptent les
principes des lois du marché. Dans un modèle collectiviste, ce sont les
autorités qui décident quoi produire et à quel prix vendre. Ceux qui sont
dans les entreprises ne sont que des exécutants. L'opération d'un secteur
privé implique des marges de manœuvre accordées aux propriétaires. A ce
propos, dans un tel système, il est aussi reconnu un droit de propriété; il
est reconnu le droit d'opérer, de rentabiliser sa propriété. Et il doit être
reconnu qu'il y a une science - la science économique - avec ses lois.
Cela étant reconnu, ces lois ne peuvent opèrer dans un vacuum, en toute
liberté. Car lorsque les lois du marché sont défaillantes, les autorités
doivent intervenir.
Je précise ce que je veux dire en évoquant des "défaillances". Elles
peuvent intervenir par exemple lorsque des producteurs forment un cartel, ou
empêchent la concurrence de jouer. Ils peuvent par exemple décider de
réduire la production afin de faire monter les prix, avec la loi de l'offre
et de la demande. C'est le cas internationalement avec l'OPEP. Un autre
exemple de défaillance concerne le monopole. Le fournisseur d'électricité à
Maurice, le CEB, est le seul dans ce domaine - même si d'autres sont aussi
producteurs, mais pas fournisseurs. C'est un monopole de fait, et il faut un
régulateur. Je précise que le régulateur devrait être indépendant du
gouvernement, pour que le contrôle soit hors du champ politique. Il y a
aussi une limite à l'interventionisme: le régulateur doit être le plus
indépendant possible du pouvoir politique. Le pouvoir politique et le
pouvoir économique ne doivent pas être un seul et même pouvoir.
Du moment qu'on est dans une économie mixte, le pouvoir politique et le
pouvoir économique ne sont pas les mêmes, mais on reconnaît au pouvoir
politique un droit d'intervention pour corriger les défaillances des lois du
marché. Toutefois, il faut que ce soit exercé de manière à éviter l'emprise
du pouvoir politique sur le pouvoir économique; qu'on corrige ce qui ne va
pas, mais que ce soit fait sans des arrière-pensées politiques.
Vu la situation actuelle de tension entre gouvernement et JEC, où en
est-on de l'équilibre qu'il devrait y avoir entre gouvernement et secteur
privé ?
Les signes sont justement qu'il y a eu une rupture d'équilibre. Cet
équilibre est important, à un moment où le pays ne peut se permettre de
décourager l'investissement mauricien et étranger. Car n'oublions pas que le
but ultime de tout cela est de créer des emplois durables… Dans un tel
moment, il faut maintenir pour ce pays un climat de bonne relation,
fructueuse, entre le gouvernement et les secteurs de production de biens et
services. Parce que c'est ce secteur privé qui peut - si on le laisse
travailler selon les normes - créer des emplois, amener des exportations; en
gros faire tourner l'économie de ce pays pour le bien de tous les citoyens.
Il ne s'agit pas de plaider pour un secteur privé quémandeur, et il ne faut
pas non plus que le gouvernement lui mette des bâtons dans les roues. Parce
qu'il y va de la santé économique et de la paix sociale de ce pays, GM et
secteur privé sont fortement invités, par la population toute entière, à
s'entendre. .
Le problème de fond entre les deux parties - et pas seulement sur le
problème actuel - se situe-t-il d'après vous sur un plan économique ou
idéologique?
Il y a des relents idéologiques, me semble-t-il. Dans la mesure où le
système libéral en place semble être remis en question dans certains cas. Il
ne faudrait toutefois pas tout qualifier d'idéologique. Il est aussi
possible que certaines législations à venir procèdent d'un réel désir de
suppléer à des lois du marché défaillantes. C'est pourquoi je plaide pour
que, s'il y a des réformes significatives à venir, les parties concernées et
la population en général aient l'occasion d'en débattre, à travers par
exemple la publication de livres blancs.
Pensez-vous, à propos d'idéologie, qu'il y a quand même une
contradiction entre l'approche exprimée dans le Budget 2006-2007 et le
discours habituel du ministre des Finances d'un côté et, de l'autre, des
événements qui ont eu lieu ces dernières semaines ?
A partir du moment où une ligne de politique économique a été proposée et
adoptée, il serait souhaitable qu'elle soit suivie fidèlement. Car il faut
bien se dire que la réforme ne se fera pas en un jour. Le ministre des
Finances avait justement précisé qu'il nous faudrait exercer de la
discipline pendant deux à trois ans pour redresser l'économie et les
finances publiques. Une discipline qui s'applique pour tous, évidemment.
Ram Seegobin : " Certains capitalistes veulent le profit garanti "
Ram Seegobin, dirigeant de Lalit, estime que beaucoup de décisions
gouvernementales prises ces derniers temps n'ont pas plu au secteur privé.
Et ils postulent que certains entrepreneurs recherchent le profit garanti au
niveau local, cela après le démantèlement des protections externes.
Tout commence, selon Ram Seegobin, avec le Sugar Industry Efficiency Act
(SIEA) présenté par le gouvernement et d'où a été exclu des clusters la
production de l'éthanol et celle de la bagasse. Ce qui fait que, poursuit
notre interlocuteur, les compagnies sucrières n'auront plus le monopole de
l'exploitation de la mélasse et de la bagasse. Le projet de production
d'électricité avec du charbon - CEB/CT Power - signifie que les Independent
Power Producers (IPP) n'auront plus le monopole dans ce domaine et surtout,
souligne Ram Seegobin, " que le gouvernement est capable de calculer les
coûts de production d'une unité d'électricité. "
Il y a aussi, pense le dirigeant de Lalit, les règlements sur le travail
saisonnier dans l'industrie sucrière et la fermeture de trois usines et la
pression faite sur le gouvernement pour ne pas utiliser l'argent obtenu de
l'Union européenne " pour détruire l'emploi " dans cette industrie. Sans
oublier le contrôle des prix et le Competition Bill qui " si fer kouma dan
lezot pei, boukou zafer pou al tase. "
" Le raisonnement du gouvernement est le suivant : vu que les coûts de
production baissent et que la dépréciation de la roupie a augmenté les
revenus sucriers, il se propose de revoir la répartition du sucre entre les
usiniers et les petits planteurs et d'introduire la semaine de 40 heures
pendant la coupe. En sus, il demande 2 000 arpents de terre à cette
industrie ", explique-t-il. Cette dernière demande n'est pas nouvelle car
c'est pour aider cette industrie à obtenir les moyens financiers nécessaires
pour payer le blue-print que le gouvernement l'a autorisée, depuis plusieurs
années déjà, à morceller des terres sans payer la Land Conversion Tax. En
contrepartie, pour chaque quatre arpents convertis, l'industrie devait
offrir un arpent à l'Etat pour des projets d'infrastructures.
Selon Ram Seegobin, le gouvernement a été exaspéré par le grand secteur
privé lorsqu'il a senti que la dépréciation provoquée de 24% de la roupie en
2006 a rapporté des windfall gains à l'industrie sucrière, à la zone
franche, au tourisme et au secteur bancaire. " Le prix du sucre a baissé de
5% en devises mais a augmenté de 24% en roupies. Grâce à cette dépréciation,
chaque villa IRS va rapporter plus de Rs 5M additionnelles. New Mauritius
Hotels (NMH) a annoncé des profits de Rs 1,4 milliard pour six mois et la
MCB, Rs 1,9 milliard en neuf mois. Cela nous donne une idée de ce que la
dépréciation de la roupie a rapporté au secteur privé ", affirme-t-il. Il
ajoute : " Gouvernman pe dir tousa finn donn zot la pa ase mem. "
Certes, suggère le Dr Seegobin, le secteur privé pourra répondre que la
dépréciation de la roupie a amené la perte de Desbro. Mais il répond que ce
qui a fait le malheur de Desbro a fait le bonheur de New Mauritius Hotels
(NMH). " Les dépenses de NMH sont en roupies et ses recettes sont en
devises. C'est le contraire pour Desbro. L'une fait des profits, l'autre
ferme ", explique-t-il.
Proposant son analyse des causes profondes du conflit, le dirigeant de
Lalit y voit d'autres élements, dont la réorientation des liens économiques
externes du pays - de l'Europe et de l'Afrique du Sud vers l'Asie,
principalement l'Inde et la Chine. " La venue d'Indian Oil et de Tianli
favorise une section de la bourgeoisie au détriment d'une autre. Elle ajoute
une certaine tension dans les relations entre le gouvernement et le secteur
privé ", estime notre interlocuteur.
Quel effet ce conflit ou ce regain de tension entre le gouvernement et le
secteur privé peut-il avoir sur le prochain budget ? M. Seegobin estime que
le ministre des Finances, Rama Sithanen, n'aura pas la même marge de
manœuvre que lors du dernier exercice budgétaire. " Il y a suffisamment de
résistance au sein même du gouvernement pour le dissuader ", fait-il
ressortir. De plus, ajoute-t-il, l'opposition s'étant quelque peu requinquée
à travers des manœuvres artificielles, M. Sithanen aura des difficultés sur
le contenu du budget.
Pour ce qui est des relations entre le pouvoir politique et le secteur
privé, Ram Seegobin entrevoit de racommodages et une démarche venant des
deux cotés pour essayer de trouver une entente avant la présentation du
budget. Mais, estime-t-il, ce conflit va durer un bon bout de temps " car au
moment même où le gouvernement entre en conflit avec le secteur privé, il le
fait également avec les syndicats. " " Pa kone kot tousala pou amenn nou ",
lance-t-il.
Tension inévitable, mais gérable
Ming Chen, directeur de la Librairie Le Cygne, fait partie des jeunes
entrepreneurs mauriciens, en prise avec les réalités de leur époque. Pour lui,
la tension entre gouvernement et secteur privé était inévitable, dans un
contexte de difficultés économiques, mais aucune partie ne peut souhaiter un
conflit.
La relation gouvernement/secteur privé comprend fréquemment des hauts et
des bas, les creux étant atteints en situation de difficulté économique,
estime Ming Chen. Des facteurs externes, incontrôlables localement - comme les
taux de change, la nouvelle configuration des marchés du sucre et du textile
notamment - entraînent, selon lui, une tension et une frustration des deux
côtés. " La question à poser n'est pas pourquoi il y a tension, mais quand a
lieu la tension ", affirme-t-il. " Cette dernière est intervenue dans un
contexte économique, et il a eu le problème d'intervention du gouvernement ".
Un gouvernement qui doit bien sûr réguler, dit le jeune entrepreneur, en
soulignant que le contexte et le niveau de régulation relèvent de
l'appréciation de chacun.
Evoquant le contexte économique difficile actuel, Ming Chen déplore que des
efforts supplémentaires soient déployés le plus souvent en situation
difficile, pour atteindre des objectifs. Dans le business comme pour le pays,
cet effort supplémentaire, qui permet de se préparer aux difficultés, aurait
dû être fait bien avant, dit-il. Ce qui aurait permis d'affronter la situation
actuelle dans de meilleures conditions. " Malheureusement, il nous manque le
mindset approprié ", déplore cet observateur.
Ni le gouvernement, ni le secteur privé ne veut d'un conflit, pense-t-il,
au sujet de la situation actuelle, en trouvant que le ton adopté par chaque
partie dans le bras de fer GM/secteur privé a changé récemment et qu'on semble
se diriger vers un apaisement. Une telle situation de tension n'est pas
l'idéal pour faire du business, relève-t-il. Mais cette situation, selon Ming
Chen, ne devrait pas durer, car personne ne souhaite s'attarder dans un tel
conflit.
Idéalement, le secteur privé et le gouvernement devraient aussi être chacun
le chien de garde de l'autre, selon cet entrepreneur - dont les activités sont
influencées, comme celles de tout le pays, par le contexte économique et par
la situation entre les plus hautes strates du monde des affaires et le
gouvernement. Il regrette à ce propos qu'il n'y ait pas à Maurice une force
citoyenne suffisament structurée, informée et agissante, pour être le chien de
garde des deux parties citées.
"Pour un dialogue régulier et sérieux avec le gouvernement"
Il y a une manière d'agree to disagree. C'est l'avis des dirigeants de la
Federation of Mauritian Business Chambers (FMBC), au sujet du conflit qui
oppose, depuis peu, le gouvernement aux instances représentatives du secteur
privé.
La FMBC se réjouit, cependant, que cette situation ait aussi provoqué une
réaction positive, le Premier ministre Navin Ramgoolam, ayant souhaité
rencontrer des représentants " de bonne volonté " du secteur privé.
" L'idée a été lancée, il faut maintenant que les deux se rencontrent pour
pouvoir dialoguer avec sincérité et librement. Il nous faut un dialogue
productif ", affirme le président de la FMBC, Charles Li, qui souligne que la
son organisation est disposée à participer à un tel dialogue pour faire
avancer les choses de manière positive.
Cependant, estime la FMBC, le gouvernement fait de son mieux pour améliorer
la situation économique du pays. Il a ouvert l'économie en introduisant
plusieurs nouvelles législations, dont le Business Facilitation Act, le Equal
Opportunities Bill et bientôt le Competition Bill. " Tout cela est dans
l'intérêt de la population et nous soutenons ces initiatives ", déclare Sahil
Ramchurn. M. Li estime que l'Equal Opportunities Bill va aider les moins
chanceux de notre société à trouver leur place dans l'économie.
Sous ce même chapitre, Sydney Adelson se demande si les Petites et moyennes
entreprises (PME) profitent d'une façon juste des énormes facilités dont
dispose et le gouvernement et le secteur privé. " Pour qu'elles puisent
participer pleinement à l'économie du pays, il leur faut de la formation, des
moyens financiers, des contrats de marché, entre autres. Autrement, l'économie
ne va pas tourner comme il faut ", soutient-il. Le Competition Bill va-t-il
offrir un level playing field aux PME face aux grandes sociétés du secteur
privé ? C'est la question qu'il se pose, " mais tel qu'il est aujourd'hui,
c'est très hermétique. "
Charles Li réclame, lui, des structures adéquates sous le Competition Bill,
telles qu'elles existent dans de nombreux pays au monde, dont la Malaisie. "
Dans le secteur de la construction, par exemple, le gouvernement de ce pays a
établi une liste de constructeurs selon leurs catégories. Seuls ceux qui se
trouvent dans la même catégorie peuvent participer à des appels d'offres d'une
certaine valeur financière. Le travail est alors partagé et chacun a sa
chance. A ce moment, il y a une compétition entre les constructeurs de la même
catégorie. Je peux citer pleins d'autres exemples ", déclare M. Li.
Pour conclure, Ghova Naidoo Ramanjooloo souligne que la FMBC est très
satisfaite de la volonté du gouvernement de démocratiser l'économie du pays.
Peut-être, ajoute-t-il, que cela ne peut se faire du jour au lendemain et que
cela prendra le temps qu'il faut. " Mais les mesures déjà prises, ainsi que
les nouvelles législations déjà introduites au Parlement, vont dans la bonne
direction ", fait-il ressortir.
Le FMBCC regroupe cinq associations : la Chinese Business Chamber ; la
Hindu Business Chamber ; la Tamil Chamber of Commerce & Professionals ; la
Marathi Chamber of Commerce & Professionnals et la Entrepreneur &
Professionals Association. Son objectif principal est de promouvoir
l'interaction entre ces différentes associations, les hommes d'affaires et les
professionnels.