Mercredi 24 janvier 2007 - No. 16043

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Article publié le Mercredi 24 janvier 2007.


QUESTIONS À JACQUES DE NAVACELLE, PRÉSIDENT DU JOINT ECONOMIC COUNCIL (JEC)
“Nous avons la perception que l’État ne sait pas décider”


Jacques de Navacelle estime que le gouvernement hésite devant la tâche d’exécuter les réformes. Il critique aussi “l’incapacité de réformer” des organismes publics dont certains sont“morts”.

Plusieurs observations vont dans le sens d’un regain de confiance dans l’économie en 2007. Quel est le sentiment du JEC à ce sujet ?

C’est vrai que les prévisions sont plutôt bonnes. Il y a une bonne reprise au niveau du tourisme avec les hôtels qui affichent complets. Un certain nombre d’entreprises dans le textile font très bien. Le secteur financier poursuit sa progression. Il y a une dépréciation de la roupie un peu accélérée qui aide la croissance. Des investissements étrangers qui représentent quand même une part importante dans le développement des integrated resorts scheme s’ajoutent à ces conditions.

Il y a certes des réalisations positives et des perspectives meilleures. Toutefois, nous avons toujours des inquiétudes sur la capacité du gouvernement à aller jusqu’au bout dans les réformes et dans les conséquences des décisions qui ont été annoncées dans le budget de l’année dernière. Je pense en particulier aux réglementations des lois du travail et aux grandes réformes dans le secteur sucrier. Il y a encore beaucoup à faire dans ces domaines.


Quelles sont les causes de ces inquiétudes ?

Nous avons l’impression que les autorités ont du mal à prendre des décisions. Prenons le cas de l’Insurance Act qui date de 2005, mais qui n’est toujours pas appliqué. À l’occasion du changement de gouvernement, il y a des personnes qui ont pu convaincre les autorités qu’il fallait apporter des modifications à cette loi. Nous avons la perception que le gouvernement ne sait pas décider. Pourtant, dans ce cas précis, il s’agit d’une loi très importante pour la survie des compagnies d’assurances. C’est la même chose concernant le Competition Bill, dont on en parle depuis des années. Mais on ne voit rien venir.

Le problème du trafic routier reste entier. On est aussi en train de traîner avec la réforme sucrière. Il y a des résistances concernant certains amendements qui doivent être apportés à la loi.

Nous ne savons pas d’où vient le problème. S’agit-il d’un problème de compétences techniques au niveau des ministères pour traiter certains problèmes ? Ou s’agit-il d’hésitations ? Le gouvernement a peut-être peur de se tromper. Le problème viendrait-il des pressions politiques venant des gens qui ont des intérêts personnels à défendre ?

Tout cela sont des sources d’inquiétude. Il faut ajouter à cela des positions contradictoires au niveau du ministère du Commerce qui tout en déclarant que le contrôle des prix n’est pas la solution continue systématiquement à mettre des obstacles à la libéralisation et à la concurrence. La concurrence est le seul moyen de faire baisser les prix. Ces positions envoient des signaux contradictoires. Nous avons l’impression que les choses ne bougent pas au niveau des autorités. Finalement ce qui bouge vraiment ce sont les entreprises qui investissent et se développent.


Il y a pourtant eu plusieurs réformes vitales annoncées l’année dernière…

Il y a eu effectivement des progrès notables dans le système de l’obtention des permis d’opérer. Il y a encore du chemin à parcourir concernant , par exemple, certaines procédures touchant aux certificats de l’environment impact assessment et les démarches à entreprendre au ministère des Terres.

Les entreprises, elles, sont
obligées de se reformer
sinon elles vont mourir.
Les organisations du secteur
public ont une capacité à survivre
même quand elles
devraient être mortes.”


Quelle est la position du JEC sur les prochains changements aux lois du travail ?

Les lois du travail sont dépassées et il faut les réformer. Les syndicats doivent comprendre que c’est absurde de se battre pour seulement conserver les acquis.

De l’autre côté, il faut que le privé s’asseye avec les syndicats pour trouver des solutions. Nous souhaitons avoir un débat honnête avec les syndicats. Nous nous rendons compte qu’avec l’intervention de l’État dans le processus, les choses prennent une tournure politique, alors qu’elles auront dû rester essentiellement de nature économique.

Je trouve anormal que l’État décide des augmentations des salaires à la place des entreprises. C’est à l’entreprise de déterminer si elle peut ou non accorder une augmentation en fonction de sa capacité financière. Par contre, l’État doit être un gardien vigilant pour empêcher des situations d’abus.

Les syndicats et le privé doivent trouver un accord sur des questions de base. Il faut reconnaître le rôle primordial de l’entreprise dans la création de la richesse du pays. Et il faut aussi un rôle très important de l’État pour s’assurer que le dialogue se fait dans les règles.


Le gouvernement annonce l’introduction prochaine du “Competition Bill” à l’Assemblée nationale. Quelles sont les attentes du JEC par rapport à cette loi ?

D’abord, je pense que loi doit être rédigée en concertation avec le secteur privé. Souvent les textes de loi sont préparés sans suffisamment de consultations avec les parties concernées.

Un Competition Act est un document qui doit permettre à l’État de vérifier à ce que les règles de la concurrence sont correctes. Il ne faut pas qu’il y ait une entente entre les concurrents pour maintenir les prix élevés. Cette loi doit accorder à l’État le pouvoir d’enquêter sur les mauvaises pratiques et de prendre des sanctions en conséquence.

Toutefois, il ne faut pas que la loi aille plus loin que ça. Il ne faut pas que la loi vienne contrôler les prix ou fixer les marges. Ces actions n’ont plus leur place dans une économie moderne. L’État doit être le gardien des règles de saine concurrence pour éviter des abus, tels les monopoles. Il doit abandonner les contrôles et les règles qu’il applique aujourd’hui.


Le ministère dit que le contrôle des prix est de toute façon restreint car il ne concerne qu’une vingtaine de produits…

Mais regardez le résultat. Il y a une pénurie de fer et de ciment. C’est ridicule et c’est dangereux pour la réputation internationale du pays. Les cimentiers ont fait des calculs très précis et ont demandé des hausses pour pouvoir continuer à opérer. L’État a donné moins. Il doit avoir un changement de mentalité du côté des autorités. Il faut quitter l’interventionnisme pour aller vers la surveillance. C’est un peu dans la ligne de ce font que les autorités au niveau de l’octroi des permis pour opérer des business. On donne des permis beaucoup plus facilement aujourd’hui, mais on s’assure que les opérateurs respectent les conditions établies. Il faut une approche de contrôle a posteriori.

Dans le cas du commerce, il faut laisser la concurrence établir les prix. L’État peut vérifier à intervalle régulier s’il n’y a pas d’entorse aux règles et s’assurer que les fournisseurs ne sont pas en train d’abuser les consommateurs.

Il manque aussi un institut de la défense des consommateurs d’un bon niveau. La France et les États-Unis ont, par exemple, des organismes très puissants dans ce domaine. Ces agences sont vraiment équipées pour pouvoir vérifier les prix, la qualité et la disponibilité des produits – et non pas simplement dire que les prix sont trop élevés.


Quel devrait être le rôle des organisations intermédiaires du secteur privé dans la promotion de la concurrence saine sur le marché ?

Si on a deux fournisseurs d’un produit qui se mettent d’accord pour vendre à un prix élevé, il y a peu de chose que les organisations du privé puissent faire. Un institut de consommation pourra, lui, enquêter et dénoncer sur la place publique les entraves à la loi. Maintenant si un troisième compétiteur entre en jeu, il va se rendre compte qu’il y a un arrangement. Il pourra en profiter pour proposer des meilleurs prix aux consommateurs. De ce fait, il faut promouvoir la concurrence.


Vous avez souvent dénoncé la lenteur des réformes dans le secteur public. Êtes-vous toujours du même avis ?

Honnêtement, je ne vois pas beaucoup de changements. Il y a 15 ans on disait que la Central Water Authority perdait la moitié de l’eau à cause des fuites. On dit toujours la même chose aujourd’hui. Il y a une incapacité à se réformer. Après on vient faire des états d’âme sur les partenariats avec les étrangers disant qu’ils vont dilapider le patrimoine national. Il est temps de bouger. Il faut aussi fermer la State Trading Corporation. Lorsque nous entrons dans une ère de libéralisation où la concurrence dicte les prix, celle-ci devient un organisme complètement inutile.

Cette logique s’applique à d’autres organismes parapublics. On peut se poser des questions sur l’existence même du Tobacco Board. Le pays produit de moins en moins de tabac. Le British American Tobacco ne veut plus en acheter. L’Agricultural Marketing Board fait lui aussi partie de ces organismes qui n’ont plus leur raison d’être.

L’Etat manque de volonté pour se réformer. Les entreprises, elles, sont obligées de se réformer sinon elles vont mourir. Les organisations du secteur public ont une capacité à survivre même quand elles devraient être mortes.

Au niveau du JEC, nous avons engagé un travail de réforme des organisations représentatives des opérateurs. Tous les membres du JEC sont entrés dans une logique de réexamen de leur organisation respective. Il y a un plan pour se réformer. On ne peut pas rester dans les mêmes structures avec les conditions qui changent. J’espère que cela va donner des idées à l’Etat pour faire la même chose concernant ses propres structures.


L’État lance un appel aux entreprises pour une meilleure distributiont de richesses aux employés. Les opérateurs sont-ils en mesure d’y répondre ?

Je pense qu’ils le sont en général. À partir du moment où c’est l’État qui fixe les augmentations des salaires, les entreprises privées sont réticentes à venir avec des propositions. Les entreprises qui ont fait une bonne performance sont disposées à en faire profiter aux salariés. Cela peut se faire par différents moyens, dont l’augmentation des salaires, entre autres.

Le chef d’entreprise vit dans une position assez dangereuse avec l’arrivée des nouveaux concurrents. Il n’est pas en mesure de distribuer tous les profits. Il lui faut une marge de manœuvre. La performance de la compagnie peut lui permettre d’apporter des revenus complémentaires aux employés. Les employés s’attendent; hélas, que leurs rémunérations progressent quelque soi la performance de l’entreprise.


Le gouvernement attend aussi beaucoup des opérateurs dans le cadre de l’“Empowerment Programme”…

Les entreprises sont très intéressées par cette initiative. Ce n’est pas très amusant d’embaucher des étrangers pour venir travailler car cela lui coûte cher. Le programme est exécuté en liaison avec le Human Resource Development Council. L’objectif est d’essayer de corriger l’inadéquation entre les entreprises qui cherchent de la main-d’œuvre et les personnes qui cherchent un travail.

On essaye de former un chômeur dans une entreprise. Le programme aide l’entreprise financièrement dans cet effort. L’initiative donne déjà quelques résultats positifs. C’est incroyable qu’il y a encore des jeunes qui veulent travailler dans la fonction publique parce qu’ils pensent y trouver la sécurité. Au fait, c’est là où il y a le plus d’insécurité, car la fonction publique doit se dégraisser à l’avenir. Il y a un mindset à changer. D’autre part, il y a une mauvaise perception par rapport au travail dans le textile.


Propos recueillis par
Akilesh ROOPUN





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