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Article publié le Dimanche 22 octobre 2006.


AIDE AUX DÉMUNIS
Faut-il instituer une banque dédiée aux pauvres ?


L’association d’une structure bancaire au combat contre la pauvreté a valu à Muhammad Yunus, originaire du Bangladesh, le prix Nobel de la paix 2006. Le gouvernement aurait-il dû s’en inspirer dans le cadre de son Empowerment Programme ? Les avis sont partagés.

Sunil Bundoo chef du département d’économie et des statistiques à l’université de Maurice.

En quoi une telle banque est-elle plus à même d’aider les groupes vulnérables à sortir de leur isolement économique ?

Il y a plus de garanties que la sélection des bénéficiaires se fera selon des critères objectifs et transparents. Pour y parvenir, cette institution doit jouir d’une indépendance totale. C’est une condition indispensable pour la mettre à l’abri de toute influence étrangère. Ce type de danger menace toute institution qui dispose de fonds publics destinés aux groupes vulnérables.

Il y a un deuxième risque : celui de la perception que tout fonds que l’État engage dans des programmes d’aide aux personnes vulnérables peut être utilisé selon le bon vouloir de bénéficiaires autoproclamés. Notre pays étant ce qu’il est, nous ne pouvons pas écarter la possibilité, qu’à l’approche des échéances électorales, les gestionnaires des programmes d’aide soient l’objet de pression des politiques de tout bord. Il est peu probable que ces derniers parviennent à repousser ces pressions sans l’appui d’une structure appropriée.


Le concept de banque dédiée ne risque-t-il pas de provoquer un dysfonctionnement du système traditionnel ?

Objectivement, il ne devrait pas y en avoir si le système fonctionne selon des critères bien définis. Cependant, il existe la possibilité que les clients de banques conventionnelles utilisent des subterfuges pour se faire passer pour des personnes sans moyens financiers nécessaires pour lancer un projet. Il existe des gens qui ont tellement d’imagination qu’ils sont capables de dissimuler aux enquêteurs chargés d’évaluer leur éligibilité les moindres signes extérieurs d’aisance financière.

Au lieu d’un dysfonctionnement, on peut, au contraire, assister alors à l’émergence d’une clientèle dont les banques commerciales ont jusqu’ici ignoré l’existence. Il n’est pas interdit de supposer qu’en raison des opportunités que cette nouvelle clientèle peut susciter, des banques traditionnelles conçoivent des plans d’accompagnement qui entrent en compétition avec la formule proposée par la banque des pauvres.


Une institution qui prête sans intérêt est-elle viable ?<

Théoriquement, ce n’est pas envisageable. Même si au départ, c’est l’État qui assure son budget de lancement, cette banque des pauvres pourrait concevoir une multitude d’activités dont le principal but serait d’assurer une autonomie financière totale. Les recettes provenant de ces activités pourraient être utilisées, entre autres, pour le financement du coût d’opération de services destinés aux groupes vulnérables dont une police d’assurance pour couvrir les risques associés à ce genre d’initiative.


Ce type de service ne constituerait-il pas une concurrence directe avec la Banque de développement ?

Pas du tout, si les services qu’offre cette banque dédiée se situent dans le contexte d’un programme de longue haleine dont l’objectif est de sortir les groupes vulnérables de l’isolement économique. Le micro-financement ne doit pas être confondu avec une activité bancaire traditionnelle, où l’organisme prêteur espère une rente sous forme d’intérêts, voire la saisie de la garantie exigée à défaut de remboursement.

Le micro-financement est un instrument de lutte contre la misère. Il est au service des gens sans ressources financières et de qui on attend rien d’autre que la possibilité de se constituer en groupe économique potentiel.


La formule associée à l’« Empowerment Programme » n’est-elle pas plus appropriée au contexte local ?

Les administrateurs de l’Empowerment Programme doivent être doublement vigilants, tant au niveau de la sélection des personnes à qui l’aide est destinée, qu’à celui du suivi des projets. Ce sont là les deux facteurs qui ont compromis les objectifs de nombre d’organisations qui ont poursuivi, dans l’absolu, des objectifs similaires à ceux de l’Empowerment Programme. Cet organisme n’est certainement pas à l’abri de ces facteurs.


Une trop grande rigidité ne risque-t-elle pas d’effrayer des gens peu habitués aux exigences du monde financier ?

C’est dans leur intérêt et celui des contribuables que cette rigidité est nécessaire. Elle évitera que des fonds publics ne soient engagés dans des projets qui n’ont aucune chance d’aboutir. La rigueur permettra d’assurer une orientation ciblée des différentes formules d’accompagnement, plus particulièrement le micro-crédit, le micro-financement ou la formation. Il faut recruter des cadres qualifiés et formés qui peuvent faire carrière dans ce créneau.

L’éradication de la pauvreté, est-elle un mythe ?

Il est possible d’éliminer les conditions qui favorisent la misère extrême, à savoir, la privation du droit à un logement, de satisfaire ses besoins alimentaires et de se vêtir. Cependant, il est plus difficile d’éradiquer les facteurs qui contribuent à élargir l’écart entre les classes sociales, dans le contexte duquel il existe une pauvreté relative.





Raj Makoond directeur du JEC et membre de l’« Implementation Committee » de l’« Empowerment Programme »

Le recours à une banque dédiée aux pauvres n’aurait-il pas été plus approprié que la formule de financement de l’« Empowerment Programme » ?

L’Empowerment Programme s’inscrit dans une suite d’initiatives étalée dans le temps. Il a été conçu par rapport à la période transitoire d’un modèle économique à un autre. Cette transition risque d’être difficile pour certains, notamment les groupes les plus vulnérables. Et elle rendra caduques les compétences et le savoir-faire associés au modèle économique, construit autour des préférences, que nous avons connu jusqu’ici.

Un des objectifs de l’Empowerment Programme consiste justement à aider les personnes qui seront les plus touchées par cette transition à faire acquérir de nouvelles compétences, plus adaptées aux exigences du modèle économique qui se met graduellement en place. Ce qui va multiplier leurs chances de trouver un emploi. Le déboursement des fonds s’effectue selon des paramètres qui sont plus complexes que ceux d’une banque.

En revanche, une banque assure principalement l’intermédiation financière. Les ressources que le gouvernement a mises à la disposition de l’Empowerment Programme ne peuvent, en aucune manière, être utilisées d’après les paramètres d’une institution bancaire. C’est une des principales missions du sous-comité dont j’ai la charge.


Une provision budgétaire peut être modifiée ou annulée, avec un changement de gouvernement. La nécessité d’une structure financière spécifique, un peu dans le genre de la Grameen Bank de Muhammad Yunus, ne s’impose-t-elle pas, alors ?

Il existe des possibilités de partenariat, par exemple entre des ONG et des banques, pour faciliter l’accès des services financiers aux groupes vulnérables. Il y a bien sûr l’exemple de la Grameen Bank au Bangladesh, mais également le cas de l’ICICI Bank, l’ex-Industrial Credit and Investment Corporation de l’Inde, la deuxième plus grande institution bancaire de la Grande Péninsule. Elle a mis en place des services à des coûts abordables pour les plus démunis. Le partenariat s’est fait, notamment, dans le cadre de l’intégration des guichets automatiques aux kiosques Internet situés dans les régions rurales. L’ICICI Bank a également mis à contribution la technologie de la carte à puce pour, entre autres, assurer un service avec un niveau minimal de risques, diminuer le coût des transactions et celui de l’administration des emprunts.


Croyez-vous que dans cinq ans le pays aura fait un pas décisif vers l’établissement d’un véritable secteur économique inclusif au profit des groupes vulnérables ?

Tout projet d’accompagnement des groupes vulnérables devrait être intégré dans un plan de développement durable et soutenable. D’où la nécessité d’une approche systémique. Je suis persuadé que les objectifs que l’Empowerment Programme s’est fixés vont donner une impulsion dans notre marche vers un nouveau modèle économique.

Ce modèle est susceptible de réaliser un taux de croissance de 6 % du produit intérieur brut (PIB) et un taux d’investissement de 30 % du PIB dans lequel la participation du privé serait de 80 %.


Le coût pour évaluer la capacité de remboursement des groupes vulnérables, associé à la complexité de l’opération, ne risque-t-il pas de décourager les banquiers les plus téméraires ?

Cet exercice peut être effectué par une agence. Ce qui réduirait considérablement le coût d’implication des banques dans ce genre de partenariat. Au Joint Economic Council, on a déjà engagé des discussions pour la mise en place éventuelle d’une Credit Rating Agency à Maurice. Les potentiels commerciaux et économiques des groupes vulnérables sont réels. Il suffit de les considérer comme tels et non plus comme des bénéficiaires passifs de programmes d’aide élaborés à leur intention.

Dans cette perspective, leur existence même justifie amplement une approche systémique qui mettrait à leur disposition toute une panoplie de services financiers. Là où le micro-financement a été instauré, on a constaté que les bénéficiaires s’acquittent de leurs dettes. Dans le cas de la Grameen Bank, par exemple, le taux de remboursement est de plus de 98 %. Le défi à relever, c’est d’accroître constamment la capacité des plus pauvres parmi les pauvres à intégrer le créneau économique et commercial formel.


En quoi et comment « l’Empower-ment Programme » procède-t-il pour « empower » les personnes vulnérables ?

L’Empowerment Programme est un instrument de développement du gouvernement dont l’objectif est de démocratiser l’économie et de soutenir les groupes vulnérables. Le recours à ce programme se situe dans le contexte de transition d’une économie fondée sur un niveau de savoir-faire relativement bas à un modèle économique qui s’articule essentiellement autour de la faculté du savoir.

L’Empowerment Programme intervient dans cinq secteurs, ceux de la formation et la réorientation des chômeurs, des petites et moyennes entreprises, de l’accessibilité à la terre, d’un programme d’aide aux femmes et enfin celui du tourisme.


Lindsay PROSPER

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