|
L’association d’une
structure bancaire au combat contre la pauvreté a valu à
Muhammad Yunus, originaire du Bangladesh, le prix Nobel de la
paix 2006. Le gouvernement aurait-il dû s’en inspirer dans le
cadre de son Empowerment Programme ? Les avis sont partagés.
Sunil Bundoo
chef du département d’économie et des statistiques à
l’université de Maurice.
En quoi une telle
banque est-elle plus à même d’aider les groupes vulnérables à
sortir de leur isolement économique ?
Il y a plus
de garanties que la sélection des bénéficiaires se fera selon
des critères objectifs et transparents. Pour y parvenir, cette
institution doit jouir d’une indépendance totale. C’est une
condition indispensable pour la mettre à l’abri de toute
influence étrangère. Ce type de danger menace toute
institution qui dispose de fonds publics destinés aux groupes
vulnérables.
Il y a un deuxième risque : celui de la
perception que tout fonds que l’État engage dans des
programmes d’aide aux personnes vulnérables peut être utilisé
selon le bon vouloir de bénéficiaires autoproclamés. Notre
pays étant ce qu’il est, nous ne pouvons pas écarter la
possibilité, qu’à l’approche des échéances électorales, les
gestionnaires des programmes d’aide soient l’objet de pression
des politiques de tout bord. Il est peu probable que ces
derniers parviennent à repousser ces pressions sans l’appui
d’une structure appropriée.
Le concept de
banque dédiée ne risque-t-il pas de provoquer un
dysfonctionnement du système traditionnel ?
Objectivement, il ne devrait pas y en avoir si le
système fonctionne selon des critères bien définis. Cependant,
il existe la possibilité que les clients de banques
conventionnelles utilisent des subterfuges pour se faire
passer pour des personnes sans moyens financiers nécessaires
pour lancer un projet. Il existe des gens qui ont tellement
d’imagination qu’ils sont capables de dissimuler aux
enquêteurs chargés d’évaluer leur éligibilité les moindres
signes extérieurs d’aisance financière.
Au lieu d’un
dysfonctionnement, on peut, au contraire, assister alors à
l’émergence d’une clientèle dont les banques commerciales ont
jusqu’ici ignoré l’existence. Il n’est pas interdit de
supposer qu’en raison des opportunités que cette nouvelle
clientèle peut susciter, des banques traditionnelles
conçoivent des plans d’accompagnement qui entrent en
compétition avec la formule proposée par la banque des
pauvres.
Une institution qui prête sans intérêt
est-elle viable ?<
Théoriquement, ce n’est pas
envisageable. Même si au départ, c’est l’État qui assure son
budget de lancement, cette banque des pauvres pourrait
concevoir une multitude d’activités dont le principal but
serait d’assurer une autonomie financière totale. Les recettes
provenant de ces activités pourraient être utilisées, entre
autres, pour le financement du coût d’opération de services
destinés aux groupes vulnérables dont une police d’assurance
pour couvrir les risques associés à ce genre d’initiative.
Ce type de service ne constituerait-il pas une
concurrence directe avec la Banque de développement ?
Pas du tout, si les services qu’offre cette banque
dédiée se situent dans le contexte d’un programme de longue
haleine dont l’objectif est de sortir les groupes vulnérables
de l’isolement économique. Le micro-financement ne doit pas
être confondu avec une activité bancaire traditionnelle, où
l’organisme prêteur espère une rente sous forme d’intérêts,
voire la saisie de la garantie exigée à défaut de
remboursement.
Le micro-financement est un instrument
de lutte contre la misère. Il est au service des gens sans
ressources financières et de qui on attend rien d’autre que la
possibilité de se constituer en groupe économique potentiel.
La formule associée à l’« Empowerment Programme
» n’est-elle pas plus appropriée au contexte local ?
Les administrateurs de l’Empowerment Programme doivent
être doublement vigilants, tant au niveau de la sélection des
personnes à qui l’aide est destinée, qu’à celui du suivi des
projets. Ce sont là les deux facteurs qui ont compromis les
objectifs de nombre d’organisations qui ont poursuivi, dans
l’absolu, des objectifs similaires à ceux de l’Empowerment
Programme. Cet organisme n’est certainement pas à l’abri de
ces facteurs.
Une trop grande rigidité ne
risque-t-elle pas d’effrayer des gens peu habitués aux
exigences du monde financier ?
C’est dans leur
intérêt et celui des contribuables que cette rigidité est
nécessaire. Elle évitera que des fonds publics ne soient
engagés dans des projets qui n’ont aucune chance d’aboutir. La
rigueur permettra d’assurer une orientation ciblée des
différentes formules d’accompagnement, plus particulièrement
le micro-crédit, le micro-financement ou la formation. Il faut
recruter des cadres qualifiés et formés qui peuvent faire
carrière dans ce créneau.
L’éradication de la
pauvreté, est-elle un mythe ?
Il est possible
d’éliminer les conditions qui favorisent la misère extrême, à
savoir, la privation du droit à un logement, de satisfaire ses
besoins alimentaires et de se vêtir. Cependant, il est plus
difficile d’éradiquer les facteurs qui contribuent à élargir
l’écart entre les classes sociales, dans le contexte duquel il
existe une pauvreté relative.
Raj Makoond
directeur du JEC et membre de l’« Implementation Committee »
de l’« Empowerment Programme »
Le recours à
une banque dédiée aux pauvres n’aurait-il pas été plus
approprié que la formule de financement de l’« Empowerment
Programme » ?
L’Empowerment Programme s’inscrit
dans une suite d’initiatives étalée dans le temps. Il a été
conçu par rapport à la période transitoire d’un modèle
économique à un autre. Cette transition risque d’être
difficile pour certains, notamment les groupes les plus
vulnérables. Et elle rendra caduques les compétences et le
savoir-faire associés au modèle économique, construit autour
des préférences, que nous avons connu jusqu’ici.
Un
des objectifs de l’Empowerment Programme consiste justement à
aider les personnes qui seront les plus touchées par cette
transition à faire acquérir de nouvelles compétences, plus
adaptées aux exigences du modèle économique qui se met
graduellement en place. Ce qui va multiplier leurs chances de
trouver un emploi. Le déboursement des fonds s’effectue selon
des paramètres qui sont plus complexes que ceux d’une banque.
En revanche, une banque assure principalement
l’intermédiation financière. Les ressources que le
gouvernement a mises à la disposition de l’Empowerment
Programme ne peuvent, en aucune manière, être utilisées
d’après les paramètres d’une institution bancaire. C’est une
des principales missions du sous-comité dont j’ai la charge.
Une provision budgétaire peut être modifiée ou
annulée, avec un changement de gouvernement. La nécessité
d’une structure financière spécifique, un peu dans le genre de
la Grameen Bank de Muhammad Yunus, ne s’impose-t-elle pas,
alors ?
Il existe des possibilités de partenariat,
par exemple entre des ONG et des banques, pour faciliter
l’accès des services financiers aux groupes vulnérables. Il y
a bien sûr l’exemple de la Grameen Bank au Bangladesh, mais
également le cas de l’ICICI Bank, l’ex-Industrial Credit and
Investment Corporation de l’Inde, la deuxième plus grande
institution bancaire de la Grande Péninsule. Elle a mis en
place des services à des coûts abordables pour les plus
démunis. Le partenariat s’est fait, notamment, dans le cadre
de l’intégration des guichets automatiques aux kiosques
Internet situés dans les régions rurales. L’ICICI Bank a
également mis à contribution la technologie de la carte à puce
pour, entre autres, assurer un service avec un niveau minimal
de risques, diminuer le coût des transactions et celui de
l’administration des emprunts.
Croyez-vous que
dans cinq ans le pays aura fait un pas décisif vers
l’établissement d’un véritable secteur économique inclusif au
profit des groupes vulnérables ?
Tout projet
d’accompagnement des groupes vulnérables devrait être intégré
dans un plan de développement durable et soutenable. D’où la
nécessité d’une approche systémique. Je suis persuadé que les
objectifs que l’Empowerment Programme s’est fixés vont donner
une impulsion dans notre marche vers un nouveau modèle
économique.
Ce modèle est susceptible de réaliser un
taux de croissance de 6 % du produit intérieur brut (PIB) et
un taux d’investissement de 30 % du PIB dans lequel la
participation du privé serait de 80 %.
Le coût
pour évaluer la capacité de remboursement des groupes
vulnérables, associé à la complexité de l’opération, ne
risque-t-il pas de décourager les banquiers les plus
téméraires ?
Cet exercice peut être effectué par
une agence. Ce qui réduirait considérablement le coût
d’implication des banques dans ce genre de partenariat. Au
Joint Economic Council, on a déjà engagé des discussions pour
la mise en place éventuelle d’une Credit Rating Agency à
Maurice. Les potentiels commerciaux et économiques des groupes
vulnérables sont réels. Il suffit de les considérer comme tels
et non plus comme des bénéficiaires passifs de programmes
d’aide élaborés à leur intention.
Dans cette
perspective, leur existence même justifie amplement une
approche systémique qui mettrait à leur disposition toute une
panoplie de services financiers. Là où le micro-financement a
été instauré, on a constaté que les bénéficiaires s’acquittent
de leurs dettes. Dans le cas de la Grameen Bank, par exemple,
le taux de remboursement est de plus de 98 %. Le défi à
relever, c’est d’accroître constamment la capacité des plus
pauvres parmi les pauvres à intégrer le créneau économique et
commercial formel.
En quoi et comment «
l’Empower-ment Programme » procède-t-il pour « empower » les
personnes vulnérables ?
L’Empowerment Programme
est un instrument de développement du gouvernement dont
l’objectif est de démocratiser l’économie et de soutenir les
groupes vulnérables. Le recours à ce programme se situe dans
le contexte de transition d’une économie fondée sur un niveau
de savoir-faire relativement bas à un modèle économique qui
s’articule essentiellement autour de la faculté du savoir.
L’Empowerment Programme intervient dans cinq secteurs,
ceux de la formation et la réorientation des chômeurs, des
petites et moyennes entreprises, de l’accessibilité à la
terre, d’un programme d’aide aux femmes et enfin celui du
tourisme.
|