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Le scénario du pire ?
Tout finira probablement par un apaisement programmé après le
tumulte qui a été provoqué par les propos du président du JEC,
Jacques de Navacelle. Cependant rarement a-t-on vu l’élite
politique autant déterminée à désentoiler le tableau des
privilèges de l’élite économique.
Tous les pays du
monde sont dirigés par des groupes huppés. Tous les
gouvernements de sensibilité de gauche entendent briser cette
hégémonie et apporter des réformes “à visage humain”. Maurice
ne fait pas exception à la règle avec une nuance toutefois.
Outre le fait d’être les héritiers d’un système qui procède de
l’époque coloniale, les nantis, pour une grande part, sont
d’une même appartenance ethnique. C’est aujourd’hui contre
cette double fatalité que le gouvernement de l’Alliance
sociale entend lutter. Si les intentions peuvent être bonnes,
les métho-des, elles, provoquent des haut les cœurs.
Pourtant le mouvement sismique était déclenché dès la
joute électorale de 2005. L’Alliance sociale annonçait
vivement la couleur : elle allait combattre le “gros capital”
et les “barons sucriers”. Mais on était en campagne
législative et ce genre de ton est récurrent à l’approche de
chaque élection. D’autant plus que la nature incestueuse des
relations entre gouvernement et secteur privé les condamne à
travailler ensemble. Ils ont besoin l’un de l’autre pas
seulement sur le plan économique mais aussi sur la question du
financement des partis politiques. Le programme de
démocratisation de l’économie ne faisait donc pas peur. Une
fois au pouvoir, l’Alliance sociale allait revenir à la
raison, pensait-on du côté du secteur privé.
C’était
sans compter sur la détermination de certains au sein du
gouvernement de mettre fin aux cartels et, de manière
générale, à la concentration du pouvoir économique aux mains
de quelques nantis. C’est ainsi que Rajesh Jeetah a mené sa
croisade, que Sithanen a annoncé l’introduction de la
Campement Site Tax, que la fermeture de Desbro devait être
grossièrement orchestrée, que la réforme de l’industrie
sucrière est soumise à la condition d’une redistribution des
terres, que Catovair doit suspendre ses vols, que le
Competition Bill est annoncé…
C’en est trop. Le
secteur privé sort l’artillerie lourde. Ainsi la semaine
dernière, le Joint Economic Council (JEC), le conseil des
opérateurs privé, exige du gouvernement qu’il cesse de se
mêler de ce qu’il ne maîtrise pas. Le JEC ne ménage pas ses
critiques. Il relève les “incohérences du gouvernement”. C’est
un discours très éloigné des louanges qui avaient suivi la
présentation du premier budget Sithanen. Pour le secteur
privé, les masques tombent. Pour le gouvernement, c’est
l’occasion d’expliciter sa position.
Le Premier
ministre s’emporte. “Na pa gratte ledo maler”, menace-t-il.
“Si zot pe rod la gerr zot pa pu sorti ganian”, prévient James
Burty David. “Le temps du monopole et de la puissance de
l’argent est révolu”, ajoute-t-il lors d’une conférence de
presse. Manifestement, Navin Ramgoolam et ses fidèles
choisissent le ton de la confrontation.
Serait-on
arrivé à un point de non-retour ? Dans l’immédiat, le secteur
privé, à travers son relais qu’est le JEC, joue au
temporisateur. Pas question d’envenimer les choses. On nous
fait comprendre qu’il est inopportun d’hypothéquer les
perspectives d’une “reconstruction”. “Il ne faut pas gâcher
quelque chose qui est en train de se faire”, explique-t-on.
Mais une chose est sûre. Des coups ont été donnés et
même si le temps est à la modération, rarement les critiques
ont été aussi violentes. “Je crois que c’est la première fois
que le secteur privé est ainsi critiqué. Mais il faut aussi
dire que c’est la première fois que de telles critiques sont
formulées par le JEC à l’encontre du pouvoir en place”,
explique Philippe Lam, économiste et directeur de Economic and
Marketing Consultants.
Aujourd’hui, on se retrouve
aussi en présence de personnalités qui ne rechignent pas la
confrontation. “Du temps de Maurice Paturau, il y avait des
critiques certes mais sur un autre ton”, précise Philippe Lam.
Enfin, il ne faut pas oublier les considérations politiques.
“Les raisons de désaccord ne manquent pas ! Elles peuvent
aussi découler de rivalités entre formations politiques
soucieuses de plaire au plus grand nombre”, confirme
l’économiste Pierre Dinan (voir plus loin). “Il y a aussi la
question concernant le timing qu’a choisi le JEC pour formuler
ses critiques. Survenant juste après les meetings du 1er Mai,
qui donnent à penser à un regain de popularité de l’opposition
et une baisse prévisible de celle de l’alliance au pouvoir,
les critiques ne peuvent qu’être très mal accueillies et être
perçues comme faisant le jeu de l’opposition. D’où les
réactions du gouvernement”, enchaîne Philippe Lam.
Alors que le gouvernement veut placer le débat sur le
terrain de l’idéologie, quoi qu’il lui est encore difficile de
préciser quand il est libéral et quand il est en faveur d’une
économie administrée, le secteur privé, pour sa part, craint
une stigmatisation qui dépasse le cadre de la raison. Sur la
question de la réforme sucrière, Patrick d’Arifat, président
de la Mauritius Sugar Producers’ Association, plaide pour une
dissociation de la question de terres de celle de la réforme.
“Il a été établi, sans conteste, que l’industrie ne pourra
faire face au coût des plans sociaux extrêmement généreux
ayant trait à la fermeture des usines et au Voluntary
Retirement Scheme si elle ne bénéficie pas des mesures
d’accompagnement. Ce n’est donc pas une faveur qui est faite à
l’industrie mais aux milliers de travailleurs qui vont en
bénéficier. Il n’y a donc aucune rationalité à ce que les
terres soient intégrées à cela”, dira-t-il en ce sens.
La terre, d’une perspective historique, fait remarquer
Philippe Lam, a toujours été le symbole de richesse à Maurice.
En y favorisant l’accès, le gouvernement veut donner une
consistance à son projet de démocratisation de l’économie.
Toutefois à l’ère de l’économie du savoir qui repose non sur
le tangible mais l’intangible, c’est la matière grise qui est
privilégiée. “La terre est source de richesse dans “the old
econo-my as opposed to the new economy. De plus, en regardant
ce qui se passe en Australie où sévit une sécheresse aux
conséquences désastreuses pour les agriculteurs (voir
Economist du 28 avril 07), il ne faut pas sous-estimer les
effets à long terme des changements climatiques sur notre
agriculture traditionnelle”, fait ressortir l’économiste Lam.
À ce chapitre, Pierre Dinan rappelle que le projet de
démocratisation est en soi un concept plutôt flou.
“Démocratiser, c’est remettre le pouvoir au peuple. À Maurice,
c’est chose faite depuis 1968, à travers l’élection des
représentants du peuple à l’Assemblée nationale. Appliquer ce
concept éminemment politique à l’élaboration d’une stratégie
foncière, c’est prendre le risque d’un amalgame et perdre de
vue l’objectif à réaliser”, affirme-t-il. Car, pour lui,
l’enjeu véritable, c’est une utilisation judicieuse et
efficace d’une des rares ressources du pays, ressource
d’ailleurs fort limitée par l’exi-guïté de nos îles. “Si les
terres doivent être partagées ou redistribuées au titre de
l’égalitarisme, seront-elles toutes mises en valeur pour le
bien de ce pays, déjà en butte à d’énormes défis de
développement ?” se demande-t-il.
Protection
des “cousins-cousines”
Si certains craignent une
tentation mugabéenne chez Navin Ramgoolam, d’autres veulent se
montrer plus optimistes. “Nous n’en sommes heureusement pas là
et nous pensons que si le dialogue et la volonté de trouver
des solutions existent, elles seront trouvées. Encore faut-il
le vouloir”, témoigne, à cet effet, Patrick d’Arifat. Il
récuse également les critiques selon lesquelles, il y aurait
une politique de protection des “cousins-cousines” “A Maurice,
dès que l’on veut critiquer gratuitement un groupe, c’est le
style de rhétorique employé. Cela est à notre avis stérile et
d’un autre temps. Les compagnies sucrières et leurs
actionnaires ont, depuis toujours et même aux pires moments de
notre histoire, ont démontré une confiance inébranlable dans
le pays en prenant souvent des risques conséquents autant pour
réinvestir dans le sucre que dans d’autres secteurs de
l’économie. L’effet bénéfique de ces investissements a irrigué
et irrigue toute l’économie mauricienne”, assure-t-il.
Du côté du gouvernement, on assure que le projet de
démocratisation n’est pas dirigé contre le secteur
concurrentiel mais en faveur de la population même si
aujourd’hui, on ne cache pas le fait que le Premier ministre
serait très remonté contre certains au sein de ce secteur.
En attendant le dégel, ni le ton politicien de Navin
Ramgoolam ni les critiques du conseil des opérateurs ne
tendent vers une rationalisation du débat autour d’un modèle
de développement économique qui tient vraiment en compte les
intérêts des groupes les plus vulnérables.
Nazim
ESOOF
Questions à
Pierre Dinan Economiste
● Est-ce
qu’on peut dire que c’est la première fois que les relations
entre le secteur privé et un gouvernement connaissent un tel
durcissement ?
Quand il y a des forces en
présence, avec des intérêts qui peuvent diverger, on peut
s’attendre à des durcissements. Cela va de soi. D’ailleurs,
dans le monde, des bras de fer ne se limitent pas à des
gouvernements et à leurs secteurs privés. Des bagarres peuvent
surgir entre des gouvernements et des syndicats, des
gouvernements et des institutions religieuses, des
gouvernements et des armées. Quelles peuvent être les raisons
d’un durcissement entre un gouvernement et son secteur privé ?
En théorie, dans un pays qui reconnaît le bien-fondé d’une
économie de marché, les rôles sont bien définis.
Le
gouvernement légifère pour appliquer la politique économique
de son choix, il remplit aussi le rôle de régulateur pour
assurer la saine concurrence et la protection des
consommateurs; il prélève des taxes en vue de la
redistribution des richesses aux nécessiteux.
Le
secteur privé, de son côté, a pour mission de mettre en valeur
les ressources du pays, de produire les biens et services que
demande la population, de créer des emplois. En retour, il est
rémunéré par des profits pour les efforts consentis et les
risques inhérents à toute entreprise. Il est aussi entendu que
c’est au secteur privé de procéder à des investissements
productifs.
Les raisons d’une détérioration des
relations se dessinent à partir de ce schéma. Du côté du
gouvernement, il peut y avoir une certaine perception ou une
observation d’un secteur privé monopo-listique ou cartellisé
qui se refuse à mettre en oeuvre la politique économique
proposée au niveau national. Du côté du secteur privé, il peut
y avoir le sentiment que le gouvernement, par exemple, abuse
de son rôle de régulateur pour contrecarrer les lois du
marché, modifiant des lois et règlements de manière arbitraire
et n’observant pas des accords préalables ou bien a recours à
des ponctions fiscales lourdes et démotivantes.
● Il est souvent critiqué au secteur privé
d’être passif et de tout attendre de l’État. Est-ce à dire que
les secteurs privés ont tendance à concevoir l’État comme un
relais tutélaire ?
Je suis étonné d’entendre
émettre cette opinion. Peut-être était-ce le cas dans les pays
ayant adopté le modèle marxiste de la collectivisation où le
secteur des affaires, quand il lui était encore permis
d’exister, était inféodé au gouvernement et ignorait tout des
lois du marché. Un secteur privé passif n’est pas digne de ce
nom. Je pense que les pays économiquement avancés de la
planète ont réussi parce qu’ils ont bénéficié du soutien de
secteurs privés mûs par le désir d’entreprendre, motivés par
les opportunités de rentabiliser leurs ressources, mais aussi
reconnus à leur juste valeur par des gouvernements
compréhensifs, flexibles et facilitateurs.
●
Comment rendre le secteur privé aussi bien que le secteur
public plus transparent avec un système de “checks and
balances” pour qu’il n’y ait pas d’abus ?
L’application des principes de la bonne
gouvernance, tels qu’élaborés par des institutions
internationales, comme l’OCDE pour les gouvernements, et par
le National Committee on Corporate Governance, pour les
entreprises mauriciennes et les institutions para-étatiques,
est un bon outil.
● Croyez-vous qu’un retour au
dialogue est suffisant pour dissiper la méfiance qui s’est
installée entre gouvernement et secteur privé ?
Un
retour au dialogue est essentiel. Il faudra, évidemment, un
réel désir, de part et d’autre, d’arriver à un consensus. Ce
n’est pas le moment de vouloir marquer des points ; c’est
plutôt celui d’aplanir les obstacles. Lorsque la société
civile, c’est-à-dire la population dans son ensemble, assiste,
de force ou de gré, à ce genre de combat, elle devrait avoir
son mot à dire. Elle, à qui il est demandé, à juste titre
d’ailleurs, d’apporter sa contribution active aux efforts à
fournir pour relever les défis.
Un forum des forces
vives (gouvernement, opposition, secteur privé, syndicalistes,
organisations non gouvernementales, églises…) ne devrait-il
pas être organisé pour faire un état des lieux de notre
situation socio-économique et pour dégager un programme
d’actions à entreprendre pour que notre pays retrouve la
confiance dans l’avenir, confiance défaillante par les temps
actuels !
● L’île Maurice a connu un passage à
l’indépendance plutôt souple. Pour beaucoup, c’est la raison
pour laquelle, les possédants historiques sont restés les
mêmes malgré un changement de régime économique et les années
qui passent. Partagez-vous cette analyse ?
Quand
notre pays a obtenu l’indépendance politique, nous étions dans
un état de grande dépendance économique. C’est heureux que
l’industrie sucrière, celle que l’on appelait alors
l’industrie-mère, ait pu continuer à opérer sans être
charcutée, même si l’on doit rappeler les importantes
ponctions fiscales, comme la taxe de sortie appliquée
particulièrement aux gros et moyens opérateurs. Si l’on avait
alors touché aux terres, oui, peut-être aurions-nous agi
prématurément à la zimbabwéenne ! Il faut rendre hommage aux
dirigeants des années 70 de n’avoir pas adopté une telle
politique suicidaire.
D’ailleurs, notre pays se vante,
à juste titre, d’être une démocratie dont la Constitution
respecte le droit de propriété. Les expropriations légales ne
sont autorisées qu’en cas de raisons graves, dans l’intérêt
public. Celui-ci aurait été desservi par une redistribution
que ne justifiait pas la situation économique d’il y a 40 ans.
Comme je l’ai déjà évoqué ci-dessus, le contexte
économique actuel comporte des défis importants pour notre
pays. Ce n’est guère le moment de remettre sur le tapis la
question de redistribution des terres. L’intérêt public, c’est
de travailler à une utilisation optimale de nos ressources
limitées.
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