Vendredi 16 février 2007 - No. 16066

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RÉACTIONS
Le monde des affaires s’inquiète du départ de Sithanen


Le ministre des Finances ayant annoncé hier sa démission, le secteur privé craint une déstabilisation des réformes engagées. Il estime que celles-ci, quoique pénibles, doivent à tout prix être maintenues.

Jacques de Navacelle et Raj Makoond (à g.) du JEC craignent que le départ de Rama Sithanen ne compromette les réformes économiques.
Jacques de Navacelle et Raj Makoond (à g.) du JEC craignent que le départ de Rama Sithanen ne compromette les réformes économiques.
Les réformes économiques en cours sont-elles compromises ? Puisque l’homme au cœur de cette réforme, Rama Sithanen, est en instance de départ. La question brise toute sérénité dans l’establishment du secteur privé qui se dit très inquiet.

L’annonce de la démission du ministre des Finances envoie de mauvais signaux à la communauté des affaires. “Les programmes de réformes sont centralisés au ministère des Finances. Toute déstabilisation de cette fonction nous préoccupe beaucoup”, déplore Jacques de Navacelle, président du Joint Economic Council (JEC). Il a animé hier un point de presse à la Plantation House pour commenter la situation.

Il est aussi évident que la personnalité de Rama Sithanen compte beaucoup aux yeux du JEC pour la poursuite et la réussite des actions engagées. “Nous avons constaté son engagement personnel et l’énergie qu’il met dans ce plan.” Et le principal porte-parole du monde des affaires exprime ses doutes sur la capacité de l’éventuel successeur de Rama Sithanen à démontrer une volonté et un enthousiasme similaires dans l’exécution de la tâche.

Rama Sithanen incarne les nouvelles orientations de la stratégie économique. Son budget, présenté en juin de l’année dernier, a lancé des initiatives allant dans le sens de la rupture. Parmi elles, la réforme de la fiscalité et la simplification des règles pour faciliter les affaires.

D’autres programmes de restructuration, tout aussi vitaux, telles la poursuite de la réforme dans le secteur sucrier et la révision des lois du travail sont en attente.

“La continuité de
ses réformes est très importante.
Nous n’avons pas de temps.
Il faut reconnaître l’urgence
des réformes. Il faut
maintenir le calendrier.”


Les principales organisations des opérateurs ont beaucoup soutenu ces politiques car, selon celles-ci, elles représentent la seule voie vers une économie robuste, diversifiée et résiliente. “La continuité de ses réformes est très importante. Nous n’avons pas de temps. Il faut reconnaître l’urgence des réformes. Il faut maintenir le calendrier. Les réformes sont certes pénibles à la fois pour la population et pour un certain nombre d’entreprises. Mais elles apporteront des résultats”, affirme Raj Makoond, directeur du JEC.

Celui-ci indique que des retombées positives des nouvelles politiques sont déjà visibles. L’investissement est en hausse et la croissance économique s’annonce meilleure pour l’année en cours.

Mais la transition reste très fragile. Et la démission du ministre des Finances peut tout remettre en question. Sans les changements structurels dont celui-ci s’est fait le champion, les conditions ne seront pas réunies pour une reprise forte et durable de l’économie.

A la veille de la mise en chantier de la refonte des lois du travail, cette démission fait tiquer. Les entrepreneurs ont toujours insisté pour un assouplissement des règles autour de l’emploi. Rama Sithanen et ses proches collaborateurs au sein du ministère des Finances ont aussi été des fervents partisans de la libéralisation du marché du travail.

La Mauritius Employers’ Federation n’est pas insensible aux possibles répercussions du départ de Rama Sithanen sur ce projet. “Cela nous inquiète beaucoup. La démission du ministre des Finances est une grande perte pour l’économie. Les réformes risquent de prendre du retard. Les lois du travail sont dépassées. Il faudra plus de flexibilité dans le marché pour favoriser la création d’emplois et attirer plus d’investissements”, commente Mookeshwarsing Gopal, président de l’organisation patronale.

La city a suivi de très près l’évolution des événements durant la journée d’hier. Même si le marché boursier n’a pas vraiment réagi à la démission du ministre des Finances (le principal indice boursier est passé de 1 291,72 points la veille à 1283,04 points à la clôture de la séance à la mi-journée hier), des observateurs ont exprimé des appréhensions. “Nous sommes en attente des signaux plus clairs. Nous ne savons pas dans quelle direction le marché bouge tant au niveau du marché des changes qu’à celui des taux d’intérêt”, fait ressortir un banquier. “Il n’y a pas de direction. Les investisseurs sont inquiets et ils hésitent avant de s’engager”, indique encore un analyste financier.



Akilesh ROOPUN









Une démission par étapes

Chez Rama Sithanen, la démission se fait étape par étape. Le ministre des Finances a rencontré la presse, hier après-midi, pour annoncer qu’il quittait le gouvernement mais qu’il voulait néanmoins rencontrer Navin Ramgoolam avant de partir. En l’absence du Premier ministre, il a remis sa lettre de démission au Premier ministre par intérim, le ministre Rashid Beebeejaun. En revanche, il n’a pas encore remis de lettre au président de la République, le seul habilité à officialiser toute démission ministérielle.

“J’ai soumis ma démission. Je devais la soumettre directement au président de la République. Mais le Premier ministre m’a demandé de la lui soumettre à travers le vice-Premier ministre. Il veut me parler, dès son retour la semaine prochaine”, a expliqué Rama Sithanen lors d’une brève conférence de presse qui a eu lieu vers 15 heures hier, au ministère des Finances.

Techniquement, le ministre des Finances est donc toujours en poste. Pourtant, vers 11 heures, hier, tout laissait croire qu’il allait quitter le gouvernement le jour même. Une conférence avait même été prévue. Mais elle a finalement été repoussée à 15 heures, son attaché de presse affirmant qu’il annoncerait sa démission à ce moment-là.

“ Je veux donner des explications mais au Premier ministre d’abord. Par amitié (…) Les gens connaissent la relation entre Rama Sithanen et Navin Ramgoolam. Il y a une longue amitié et nous sommes très proches”, lâche finalement le ministre des Finances, reconnaissant que Navin Ramgoolam l’a soutenu au moment de l’introduction de la réforme économique.

Rama Sithanen affirme qu’il prend une “décision réfléchie”, que ce n’est pas sur “ un coup de tête” qu’il part. Il se dit “triste mais pas aigri”. “Mais c’est la vie”, lâche-t-il. Il cite même le politicien français Jean-Pierre Chevènement : “Soit on se tait, soit on s’en va.”

Disant respecter les institutions, il explique qu’il s’en va sur un désaccord avec Navin Ramgoolam. La raison de ce désaccord : le choix de Rundheersing Bheenick comme nouveau gouverneur de la Banque de Maurice. S’il respecte ce choix, il ne l’approuve pas pour autant : “J’ai dit mon désaccord au Premier ministre.”

Rama Sithanen s’apprête donc à quitter le gouvernement, mais le cœur gros. Surtout à un moment où, estime-t-il, la réforme est en train de “donner des résultats”. La croissance est de retour, tout comme les investissements et le chômage recule, dit-il, non sans une certaine satisfaction.

Il attend donc le Premier ministre qui rentre au pays la semaine prochaine. “Je vais écouter Navin Ramgoolam à son retour.” Une décision finale devrait être prise à l’issue de cette rencontre.








CHRONOLOGIE

Une conférence de presse éclair

■ Rama Sithanen aura tenu le public en haleine durant une bonne partie de la journée d’hier. Après avoir renvoyé une première rencontre avec la presse, prévue à 11 heures, il a finalement tenu une rapide conférence de presse à 15 heures. La salle de conférences du ministère des Finances était archicomble, chaque titre de presse ou radio dépêchant plusieurs représentants. Tout le monde s’attendait à entendre Rama Sithanen annoncer son départ et surtout les raisons de ce départ. Le ministre des Finances est arrivé à l’heure prévue. Il est souriant et fait un petit commentaire, devant le nombre de journalistes présents : “Parey Bidze !”…

Il est suivi dans la salle de conférences par les ministres James Burty David, Abu Kasenally, Arvin Boolell et Vasant Bunwaree. Ceux-ci font une très brève apparition comme pour montrer leur soutien à leur collègue et ressortent presque aussitôt. Rama Sithanen, lui, se contentera de dire l’essentiel : la démission, la raison principale de cette démission. Mais il réserve les explications pour le Premier ministre, parlant même de l’amitié qui le lie à ce dernier. Il n’en dira guère plus. Rama Sithanen sort après quelques minutes d’une conférence de presse éclair. Le ministre des Finances se retranche ensuite dans son bureau. Plus rien ne filtrera…


Thierry CHATEAU




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