Dimanche 13 mai 2007 - No. 16152

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SECTEUR PRIVÉ
La grosse colère


« Comportements irrationnels », « discours démagogiques », « incohérences ». Les propos virulents du JEC à l’égard du gouvernement ont fusé cette semaine. Ce coup de gueule du secteur privé met en exergue la tension palpable qui règne entre le gouvernement et le secteur privé. Le temps de l’entente cordiale semble définitivement révolu.

Rama Sithanen, le ministre des Finances, conversant avec des membres du secteur privé. C’était au temps où le courant passait bien entre le gouvernement et eux.
Rama Sithanen, le ministre des Finances, conversant avec des membres du secteur privé. C’était au temps où le courant passait bien entre le gouvernement et eux.
Ce n’était qu’une question de temps. Tôt ou tard, le secteur privé, à travers son organe le plus représentatif, le Joint Economic Council (JEC), allait pousser un gros coup de gueule face au gouvernement. C’est arrivé cette semaine. L’organisation a dénoncé avec virulence les « comportements irrationnels », les « discours démagogiques » et les « incohérences » du gouvernement.

Une sortie qui n’a bien évidemment pas plu au Premier ministre, qui s’est empressé de politiser les propos de Jacques de Navacelle et de rappeler que le président du JEC le critiquait aussi quand il était leader de l’opposition. Se faisant menaçant, il a même mis en garde de ne pas « grat ledos maler ». C’est bien à un dialogue de sourds auquel on s’apprête à assister.


« Ramgoolam ne veut pas les voir ! »

La tension palpable entre Ramgoolam et de Navacelle reflète bien l’état des relations entre le gouvernement et le secteur privé. Un homme d’affaires respecté, et n’appartenant pas au secteur privé « traditionnel » livre sa perspective. « J’ai rencontré le Premier ministre quelques jours à peine après sa prise de fonction. C’était une simple prise de contact. Mais depuis, nous avons cherché à le joindre à de nombreuses occasions pour discuter de choses plus sérieuses par rapport aux orientations économiques du pays. Nous attendons toujours d’être reçus. » À l’hôtel du gouvernement, une source autorisée confirme laconiquement : « Ramgoolam ne veut pas les voir ! »

Pourquoi ? Le Premier ministre était-il donc sérieux quand, prenant la parole sur les caisses de savon durant la campagne électorale de 2005, il expliquait que « pouvoir pe sapp dans lamain » et qu’il faudrait, par un moyen ou un autre, que le « secteur privé traditionnel » du pays accepte de donner un peu plus au nom de la solidarité nationale.

Beaucoup se refusaient, à ce moment-là, à analyser les prises de position de Ramgoolam comme une volonté d’en découdre et de faire payer les « Blancs » du pays. Notamment la douzaine de familles qui continue à avoir de gros intérêts fonciers et agraires à Maurice.


« Pa trakase, eleksion sa, apre nou gete »

Les premières décisions de Ramgoolam au pouvoir ne donneront effectivement pas cette impression. L’arrivée au pouvoir est grisant pour son équipe. L’annonce des mesures sociales, comme le rétablissement de la pension universelle et le bus gratuit pour les écoliers et collégiens du pays passe très bien auprès de la population.

Du coup, l’aile réformiste du gouvernement arrive à convaincre le Premier ministre de continuer la politique de mise en place d’Integrated Resorts Schemes (IRS) dans le pays. Alors même que ces développements étaient dénoncés comme des « ghettos de riches » quelques semaines auparavant.

Tim Taylor, l’ancien Chief Executive Officer de Rogers ne confiait-il pas récemment que Rama Sithanen, Arvin Boolell et Xavier-Luc Duval revenaient parfois vers lui lors de la dernière campagne électorale, après que des critiques virulentes aient été adressées contre le secteur privé ? Débonnaire, Taylor racontait que ces derniers venaient lui dire : « Pa trakase, eleksion sa, apre nou gete. »


Situation « malsaine »

Mais un an et demi après, les choses ont bien changé. Un sondage de la Sofres publié par Business Magazine indique que, valeur du jour, l’Alliance sociale perdrait une élection si elle s’y présentait seule. Pendant que le petit peuple se dépêtre dans les augmentations (souvent importées) de prix, les IRS se construisent à grand renfort de couverture médiatique sur le prix des villas. On se demande combien ces projets vont rapporter à leurs promoteurs.

Tandis que Rama Sithanen explique que l’année 2006 est une année record en termes d’Investissement direct étranger, à l’hôtel du gouvernement, on est persuadé que le petit peuple s’énerve de ne pas voir la couleur de tout cet argent qui rentre pourtant dans le pays. La tension entre le gouvernement et le secteur privé va connaître une escalade lente, mais certaine (voir hors-texte.)

Le JEC s’est retenu pendant longtemps. Mais il y a un mois et demi, le Conseil décide de réagir… en essayant de comprendre. C’est à un cabinet conseil qu’il fait appel. Une grande séance de travail est organisée et on demande au cabinet de présenter la marche à suivre, afin que le dialogue gouvernement-secteur privé, qui est rompu, soit renoué le plus rapidement possible.

Les conclusions du cabinet présentées au JEC, il y a quelques jours, vont abasourdir les uns et confirmer les craintes des autres. « Lors de la présentation, on nous a expliqué que le JEC passe pour être la voix du sucre et des grandes entreprises du pays. Or, nous représentons toutes les entreprises du pays. D’autant plus qu’une enquête d’opinion effectuée il y a un an indiquait clairement que la majorité des personnes interrogées avaient une bonne opinion du rôle du secteur privé dans le pays. Il fallait réagir et donner notre point de vue », explique Jacques de Navacelle.

Le JEC veut désormais pouvoir dire ce qu’il pense à intervalle régulier et prendre la population comme témoin. « Nous avons salué la trajectoire économique prise dans le budget 2006-2007, mais il y a maintenant un besoin de cohérence et de prévisibilité », demande Raj Makoond, le directeur du JEC qui explique que, notamment dans le domaine commercial, la situation « malsaine » génère des fermetures, des pénuries, une augmentation de prix et le développement du marché noir.


« Un manque de dialogueau plus haut niveau »

« Il y a un manque de dialogue au plus haut niveau. C’est pour cela que nous souhaitons rencontrer le Premier ministre afin de discuter de toute la question avec lui, s’il le souhaite », plaide Jacques de Navacelle.

Mais le temps de l’entente cordiale et des rencontres trimestrielles entre le gouvernement et le secteur privé semble définitivement révolu. Ramgoolam, indique-t-on à l’hôtel du gouvernement, ne compte pas rendre de comptes au secteur privé.

Piqué à vif, et soucieux de démontrer qu’il vaut mieux ne pas lui chercher noise, il pourrait même, dans les jours à venir, donner son feu vert à un durcissement des conditions liées au développement des projets IRS. Ce serait, malheureusement, encore une étape franchie dans l’escalade.

Il serait judicieux qu’à l’hôtel du gouvernement on entende aussi bien les voix venues du secteur privé, mais aussi des institutions internationales qui rappellent que c’est le dialogue et la coopération institutionnelle entre le gouvernement et le secteur privé qui a été à la base du « miracle » économique du pays. Personne n’a intérêt à faire semblant d’oublier cela !


Rabin BHUJUN

Les étapes d’une escalade

 

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