i n t e r v i e w WEEK-END --- dimanche 28 mai 2006


Week-End Interview

Jacques de Navacelle: "M. Sithanen va dans le sens préconisé par le JEC"

Notre invité est Jacques de Navacelle, directeur général de Mauritius Union et président du Joint Economic Council (JEC). Il répond aux questions de Week-End sur la nécessité des réformes, les attentes du budget, la transparence dans le secteur privé et d'autres questions de l'actualité économique.

Vous êtes très présent dans la presse écrite et parlée, ces jours-ci, Jacques de Navacelle. Cette présence signifie-t-elle que les autres acteurs du secteur privé ne veulent pas trop s'exprimer en cette période prébudgétaire ?

C'est comme ça que je conçois mon rôle de président du Joint Economic Council, organisme qui regroupe tout le secteur privé et qui est reconnu pour tel pour être l'interlocuteur des autorités. Je ne prends pas la place de différents organismes du JEC. Mais il me paraît normal que dans cette période actuelle, je puisse donner mon point de vue, qui reflète celui de nos adhérents.

Un confrère a écrit cette semaine que la première rencontre solennelle entre le JEC et le ministre des Finances, a été reçue comme une véritable douche froide par le secteur privé. Le fait que le ministre des Finances propose de profondes réformes du secteur économique est-il de nature à refroidir les entrepreneurs du secteur privé ?

Je pense que le terme refroidi reflète plutôt le ton utilisé par le ministre des Finances au début de la réunion au cours de laquelle il a appelé les entreprises privées à plus de mobilisation et d'énergie pour la modernisation. Nous, secteur privé, qui avons le sentiment que nous faisons beaucoup pour évoluer, avons trouvé ces propos un peu durs.

Vous avez déclaré que le privé doit faire plus d'efforts sur le plan de la méritocratie. Comment expliquer ce constat, en contradiction avec le discours du secteur privé parlant beaucoup de bonne gouvernance. Est-ce que la méritocratie ne fait pas partie intégrante du concept de bonne gouvernance ?

La méritocratie a beaucoup progressé dans les entreprises mauriciennes. Mais il reste encore certaines entreprises qui sont en retard, surtout au niveau des compagnies familiales, dont les dirigeants trouvent assez naturel de s'entourer de gens qui leur sont proches. Le concept de la méritocratie fait partie des sujets un peu tabous qui mettent en cause aussi le secteur public, où il y a beaucoup de choses à faire aussi. Je pense qu'il existe une attitude qui consiste à dire que sachant que nous avons à faire face à des sujets beaucoup plus importants, on ne va pas se lancer dans un débat sur la méritocratie. Mais ça va venir.

Les entreprises du secteur privé sont-elles réellement prêtes à pratiquer une totale transparence ?

Elles y sont un peu obligées avec les règles de bonne gouvernance imposées. Mais je sens quand même chez les chefs d'entreprises une accoutumance à l'idée qu'il faut être plus ouvert. Et que ce n'est finalement pas aussi dangereux que ça. Il y a bien sûr certains qui disent qu'ils attendent que les autres bougent avant. Mais, de manière générale, on peut dire qu'il y a plus qu'un frémissement dans cette direction. On demande beaucoup de transparence aux entreprises du privé. Moi j'attends la même transparence du secteur public: qu'on nous explique pourquoi un permis est obtenu plus vite dans un cas et moins dans un autre, s'il y a une stratégie pour les autorisations.

Il y a eu au moins deux articles dans la presse de cette semaine disant qu'à Maurice, dans le secteur privé, on n'utilise pas toujours les compétences pour des raisons qui n'osent pas dire leur nom. Pensez-vous qu'il y ait eu de l'avancement à ce niveau ?

Oui, mais pas dans toutes les entreprises. Dans certaines, les procédures de recrutement sont devenues carrément scientifiques, dans le sens où un appel de candidatures comporte un job description très approfondi….

Taillé sur mesures pour un candidat déjà choisi ?

Justement non. Le job description, qui correspond aux besoins de l'entreprise, est publié, et les candidats interviewés. Parfois, on ne trouve pas le candidat correspondant au job description et à partir de là, il arrive que le job description soit amendé en fonctions des spécificités du meilleur candidat.

Avez-vous l'impression que le sentiment selon lequel la compétence ne pouvait qu'être étrangère prévaut encore à Maurice ?

Je ne suis pas sûr que ce sentiment existe encore. En fait, j'ai senti une résistance certaine à l'emploi d'étrangers sous le prétexte que les Mauriciens sont tout à fait capables. Comme ailleurs, on a peur à Maurice de voir l'étranger arriver, s'installer, avoir des conditions d'emploi beaucoup plus intéressantes que les locaux dont il vient prendre la place.

Nous ne citerons aucun exemple. Qu'attend le président du JEC du budget 2006/2007 ?

Votre question est intéressante dans la mesure où le ministre Sithanen dit exactement ce que j'attends du budget. Nous sommes heureux de voir le ministre Sithanen aller dans le sens que nous recommandons depuis quelque temps. Nous sommes heureux de l'entendre dire ce qu'il dit. Nous sommes donc forcément d'accord avec lui.

L'ancien ministre des Finances avait accusé Rama Sithanen d'être l'homme du secteur privé. L'appréciation que vous lui témoignez confirme, quelque part, la déclaration de Pravind Jugnauth !

En France, ce serait une honte pour le syndicaliste d'être d'accord avec le patron ou le ministre. Ici, le secteur privé a toujours traditionnellement combattu le ministre des Finances. Moi, je suis un peu embêté en tant que président du JEC, puisque je suis d'accord avec le point de vue du ministre des Finances sur la réforme économique. Cette réforme signifie une ouverture, terme que le secteur privé mauricien répète en permanence. Ouverture vers l'extérieur, pour arrêter de craindre les investisseurs et les étrangers qui vont aider l'économie. Il faut faire comprendre que l'étranger est plus une opportunité qu'une menace. Il y a aussi l'ouverture interne. Autrefois, certains groupes et entreprises avaient l'habitude de travailler entre eux et n'auraient jamais envisagé de fonctionner autrement, travailler avec d'autres. Il faut que les entreprises réalisent qu'élargir leurs relations d'affaires, leurs fournisseurs et leurs clients, ne peut que leur être bénéfique.

Savez-vous comment Navin Ramgoolam qualifie ces entreprises qui travaillent ensemble ? "Des cartels dont les directeurs sont payés Rs 500 000 par mois et se retrouvent le week-end à la plage en mangeant du homard rouge". Qu'en pensez-vous ?

Cette phrase me fait penser à des slogans de campagne électorale. C'est de la caricature. Mais revenons à l'ouverture. Après celle vers l'extérieur, sur l'interne, il y a aussi l'ouverture de l'esprit, c'est-à-dire accepter de considérer que les choses ne sont plus comme avant. Imaginer d'autres façons de faire et d'autres produits.

Ce manque d'imagination et d'initiative est-il plus perceptible chez les décideurs politiques que chez les patrons d'entreprises ?

Je crois que c'est un peu partagé et on ne peut pas dire que c'est plus le fait d'une des catégories que vous avez citées. C'est encore un peu un état d'esprit mauricien. Et puis, il y a également un problème de compétences. Maurice a de la chance d'avoir un ministre des Finances qui est un économiste, donc capable d'appréhender la complexité de la situation. Dans les entreprises comme dans le secteur public, il n'est pas toujours facile de trouver les gens qui ont les compétences requises.

Il ne faut pas oublier que M. Sithanen est aussi un politique. Beaucoup se disent qu'il est possible qu'il soit en train de monter une opération de communication dont la première partie consiste à parler économie et la deuxième à annoncer des mesures politiques populistes. Une manière de dire: la situation est difficile, mais moi j'ai trouvé les solutions. Avez-vous cette crainte ?

Ma crainte à moi est que redoutant de trop bouleverser les choses, le ministre ne les fasse qu'à moitié. Quand on entreprend une réforme en profondeur de l'économie comme celle qu'annonce le ministre, tout se tient. C'est comme un puzzle qui, sans un seul morceau, risque de rendre bancal l'ensemble. C'est ce que je redoute. Ce qui est proposé en termes de reformes économiques représente un tel changement qu'on peut se demander si on va y arriver. Mais je trouve, par ailleurs, que le ministre des Finances et ceux qui l'entourent se sont tellement impliqués, ont tellement mis leur crédibilité dans la réforme, que je ne vois pas comment ils pourraient reculer. Le problème - et je reviens au manque de compétences - est que l'ensemble des Mauriciens n'a pas les compétences voulues pour bien comprendre les problèmes économiques. Cela, je le redis encore, aussi bien dans la classe politique, le monde des affaires et tous les secteurs du pays. Le problème est d'arriver à faire comprendre à l'ensemble du pays que les mesures proposées sont la solution nationale. Je crains que beaucoup de Mauriciens n'aient pas l'éducation, la formation et la culture nécessaires pour comprendre que certaines choses qui peuvent paraître très fragilisantes aujourd'hui peuvent représenter, en fait, une plus grande sécurité pour l'avenir.

En fin de compte, ce qui manque, c'est une communication bien faite pour faire comprendre et accepter les propositions de réformes ?

La communication est un des sujets très importants du JEC. Nous réfléchissons sur les nouveaux outils à utiliser et développer pour communiquer mieux sur les nouveaux phénomènes économiques au cœur des discussions du moment. Puisque nous sommes sur le sujet, il faut regretter qu'il n'existe pas de débat à Maurice. La presse réalise des interviews, les responsables font des déclarations, mais il est assez rare d'assister à un débat économique contradictoire avec des gens qui ont un certain niveau. Il faut travailler, au niveau du gouvernement, sur une bonne communication pour échapper au discours de type électoral qui simplifie trop les problèmes.

S'il fallait prendre une seule mesure dans le budget, quelle serait celle que vous choisiriez ?

Je pense à toutes les procédures administratives nécessaires pour obtenir des permis pour opérer, recruter, importer, exporter; tout ce contexte réglementaire qui, dans le cadre de la réforme, serait remplacé par une liberté totale ou le silent approval, qui irait de pair avec des systèmes de contrôle a posteriori. On parle de remplacer le nombre d'autorisations, qui sont, je crois, de plus de quarante, par un seul permis. Je crois qu'il faut aller assez loin dans la réforme administrative.

Quelle serait la mesure à éviter absolument dans le prochain budget ?

Tout ce qui tourne autour du contrôle des prix, qui symbolise dans le monde entier la recette pour la dégradation économique.

Malgré les résistances traditionnelles et naturelles au changement, pensez-vous que le ministre des Finances parviendra à entraîner le pays dans un système économique plus moderne et que le pays va le suivre ?

J'ai toujours été surpris par la capacité de Maurice de réagir aux intempéries naturelles et aux accidents de l'Histoire. En 1968, les Anglais considéraient que Maurice était fini et ne s'en sortirait jamais, et on a vu le résultat: c'est le contraire qui s'est passé. Le développement de Maurice a existé souvent en raison de quelques petites décisions. Comme l'histoire de la baisse des impôts, dans les années 80, qui a fait perdre sur le moment des revenus au gouvernement pour mieux les récupérer plus tard. Il n'y a pas beaucoup de pays qui ont été capables de prendre une telle décision. Mon raisonnement est le suivant: si Maurice a été capable d'audace économique dans le passé, pourquoi pas cette fois-ci ?

Faut-il perpétuer le système de la compensation salariale ?

Je ne vois pas pourquoi on doit, chaque année, aligner les salaires sur l'inflation. C'est un cercle vicieux quand on voit ce que représente la masse salariale. Si elle augmente, l'inflation va suivre et on continue à creuser le trou. Il y a d'énormes écarts de salaires et des gens qui gagnent des salaires de misère à Maurice. La société a un devoir de protéger ceux qui sont au bas de l'échelle. Mais plus on monte, ce n'est pas la compensation qui doit jouer mais une augmentation basée sur la performance et la réalisation des objectifs. La compensation salariale automatique met au même niveau ceux qui travaillent et ceux qui ne font pas grand-chose.

Quels sont les rapports du président du JEC avec les syndicalistes ?

Il y a parmi les syndicalistes certains qui comprennent la situation et qui, off record, reconnaissent qu'on ne peut pas continuer sur la mauvaise pente. Ce n'est pas toujours facile pour un syndicaliste, comme pour un politique, de tenir un discours réalite face à ses adhérents. Il faut arriver à faire des réunions de travail patron/syndicats, en dehors des conflits et des négociations, pour essayer de trouver des terrains d'entente sur certains sujets. Je crois que le syndicaliste est nécessaire pour le dialogue au sein de l'entreprise.

Il y a quinze jours, le directeur du Board of Investment déclarait, dans Week-End, qu'il avait une foi inébranlable dans la relance de l'investissement étranger, et annonçait des chiffres étonnants dans cette morosité ambiante. Vous partagez son optimisme ?

Je crois que l'optimisme fabrique le succès et qu'il faut avoir confiance dans ce que l'on fait. Il ne faut pas oublier que les chiffres annoncés sont les résultats d'additions de projets identifiés. Ces prévisions sont réalisables à condition que parallèlement, les procédures administratives soient complètement modernisées. Sinon, on va se retrouver dans la situation de certaines usines sucrières qui ne peuvent pas vendre leurs terrains puisqu'ils n'ont pas les permis demandés depuis plus de deux ans. Les projets et les désirs d'investissement existent, mais ils vont vite se décourager et s'en aller s'ils tombent dans des contraintes administratives de permis qui durent des années.

Vous pensez sérieusement qu'on pourra, du jour au lendemain après le budget, mettre fin à la bureaucratie développée depuis des années et qui ralentit le fonctionnement de la machine gouvernementale ?

Sûrement pas du jour au lendemain. Mais il faut savoir qu'il y a des grands pays comme le Canada, l'Angleterre et la Nouvelle Zélande, qui ont complètement modernisé leurs structures bureaucratiques. Ce qui a permis un développement économique très intéressant. Donc, cela a été déjà été fait dans des pays plus grands et probablement plus complexes que Maurice, et je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas faire la même chose ici. Un pays de la taille de Maurice dispose d'atouts pour rebondir économiquement. Comme le dirait le directeur de la BOI, il y a un acte de foi, sinon, pardonnez l'expression, c'est foutu. Il faut que l'on comprenne bien qu'un investisseur étranger ne vient pas à Maurice pour nous faire plaisir mais parce que ce qu'il peut y faire est intéressant. Il faut qu'on lui offre toutes les facilités nécessaires.

Il a été annoncé, plus ou moins officiellement, qu'il est possible que dans le prochain budget, ceux qui touchent moins de Rs 25 000 soient exemptés de l'impôt. Un commentaire sur cette possible mesure fiscale ?

Je vous donne mon point de vue personnel. C'est un sujet qui relève de la philosophie politique. En France d'où je viens, on exempte pas mal de Français de l'impôt à partir d'un certain seuil. Je trouve que quand on attend de l'État qu'il prenne en charge un certain nombre de secteurs comme la Santé, l'Éducation, il est anormal que les gens ne contribuent pas sous forme d'impôt, même une petite somme, juste pour le principe. Je pense que dans un pays démocratique, un citoyen doit contribuer, même de manière symbolique, aux dépenses de son pays. C'est moral. Nous pensons que l'État doit réduire son rôle à un certain nombre de sujets clés comme l'Éducation, la Santé et les Infrastructures publiques, et ne pas du tout s'impliquer par exemple dans le secteur marchand. Or, ici comme d'autres pays, l'État est aussi impliqué dans le secteur marchand, et il faut dire que, malheureusement, nous ne sommes pas impressionnés par ses performances.

En tant que président de Transparency International, pouvez-vous dire si le taux de la corruption a diminué ou augmenté à Maurice au cours de la dernière année ?

C'est très difficile de répondre à cette question parce que, par définition, la corruption est cachée. Mais je crois que le taux est resté stable. Il y a des progrès qui tournent autour des règles de bonne gouvernance qui ont été mises en place. Depuis quelque temps, les rapports annuels de certaines compagnies contiennent des détails sur pas mal de choses dont on ne faisait pas mention avant. Je sais que dans les boards de grandes compagnies ont lieu des discussions ouvertes sur l'attribution de contrats à des entreprises appartenant à des parents de membres. Ce sujet n'était même pas abordé il n'y a pas si longtemps. Je crois qu'à ce niveau, il y a du progrès. Mais, en terme général, je crois que la corruption n'a pas énormément diminué.

Donc, toutes les grandes campagnes autour de ce thème n'ont pas porté leurs fruits ?

Il faut reconnaître qu'entre l'ECO et l'ICAC ancienne formule, il n'y avait pas de quoi être impressionné par l'efficacité dans la lutte contre la corruption. En tant que président de Transparency, j'ai eu l'occasion de rencontrer la nouvelle équipe de l'ICAC et je suis assez encouragé.

Avez-vous le sentiment que par rapport au précédent, le gouvernement du jour est plus anticapitaliste ?

Oui, au niveau de certains discours. Mais, et je reviens à ce que je disais sur le manque de compétences en matière d'économie à Maurice, c'est un slogan qui demande à être vérifié dans les faits. Je souhaite qu'au niveau du JEC, nous arrivions dans notre effort de communication à fournir les informations pour montrer en fait ce qu'est le capitalisme. Qui contrôle le marché ? Qui détient les positions dominantes ? Qui possède quoi ? Je pense que ces slogans sont inexacts par rapport à la véritable réalité.

La dernière question est posée au patron d'assurances que vous êtes. Pourquoi quand il fait une demande de remboursement prévu dans son plan, l'assuré est-il traité par les agents comme un arnaqueur en train d'escroquer l'assurance ?

Ce ne devrait pas se passer comme ça, car un assuré est un client que l'on respecte et à qui on fait confiance. L'explication est qu'effectivement, il y a des escrocs et que comme le médecin qui croit que toute la terre est malade ou un policier qui voit des voleurs partout, l'assureur réagit mal car il est souvent confronté à des escrocs et même des bandes d'escrocs à l'assurance. Je vous promets qu'il faut qu'on évolue sur cette question et qu'en ce qui me concerne, je vais y réfléchir.



i n t e r v i e w WEEK-END --- dimanche 28 mai 2006