Notre invité est Jacques de Navacelle, directeur
général de Mauritius Union et président du Joint Economic Council (JEC).
Il répond aux questions de Week-End sur la nécessité des
réformes, les attentes du budget, la transparence dans le secteur privé
et d'autres questions de l'actualité économique.
Vous êtes très présent dans la presse écrite et
parlée, ces jours-ci, Jacques de Navacelle. Cette présence
signifie-t-elle que les autres acteurs du secteur privé ne veulent pas
trop s'exprimer en cette période prébudgétaire ?
C'est comme ça que je conçois mon rôle de président du
Joint Economic Council, organisme qui regroupe tout le secteur privé et
qui est reconnu pour tel pour être l'interlocuteur des autorités. Je ne
prends pas la place de différents organismes du JEC. Mais il me paraît
normal que dans cette période actuelle, je puisse donner mon point de
vue, qui reflète celui de nos adhérents.
Un confrère a écrit cette semaine que la première
rencontre solennelle entre le JEC et le ministre des Finances, a été
reçue comme une véritable douche froide par le secteur privé. Le fait
que le ministre des Finances propose de profondes réformes du secteur
économique est-il de nature à refroidir les entrepreneurs du secteur
privé ?
Je pense que le terme refroidi reflète plutôt le ton
utilisé par le ministre des Finances au début de la réunion au cours de
laquelle il a appelé les entreprises privées à plus de mobilisation et
d'énergie pour la modernisation. Nous, secteur privé, qui avons le
sentiment que nous faisons beaucoup pour évoluer, avons trouvé ces
propos un peu durs.
Vous avez déclaré que le privé doit faire plus
d'efforts sur le plan de la méritocratie. Comment expliquer ce constat,
en contradiction avec le discours du secteur privé parlant beaucoup de
bonne gouvernance. Est-ce que la méritocratie ne fait pas partie
intégrante du concept de bonne gouvernance ?
La méritocratie a beaucoup progressé dans les
entreprises mauriciennes. Mais il reste encore certaines entreprises qui
sont en retard, surtout au niveau des compagnies familiales, dont les
dirigeants trouvent assez naturel de s'entourer de gens qui leur sont
proches. Le concept de la méritocratie fait partie des sujets un peu
tabous qui mettent en cause aussi le secteur public, où il y a beaucoup
de choses à faire aussi. Je pense qu'il existe une attitude qui consiste
à dire que sachant que nous avons à faire face à des sujets beaucoup
plus importants, on ne va pas se lancer dans un débat sur la
méritocratie. Mais ça va venir.
Les entreprises du secteur privé sont-elles
réellement prêtes à pratiquer une totale transparence ?
Elles y sont un peu obligées avec les règles de bonne
gouvernance imposées. Mais je sens quand même chez les chefs
d'entreprises une accoutumance à l'idée qu'il faut être plus ouvert. Et
que ce n'est finalement pas aussi dangereux que ça. Il y a bien sûr
certains qui disent qu'ils attendent que les autres bougent avant. Mais,
de manière générale, on peut dire qu'il y a plus qu'un frémissement dans
cette direction. On demande beaucoup de transparence aux entreprises du
privé. Moi j'attends la même transparence du secteur public: qu'on nous
explique pourquoi un permis est obtenu plus vite dans un cas et moins
dans un autre, s'il y a une stratégie pour les autorisations.
Il y a eu au moins deux articles dans la presse de
cette semaine disant qu'à Maurice, dans le secteur privé, on n'utilise
pas toujours les compétences pour des raisons qui n'osent pas dire leur
nom. Pensez-vous qu'il y ait eu de l'avancement à ce niveau ?
Oui, mais pas dans toutes les entreprises. Dans
certaines, les procédures de recrutement sont devenues carrément
scientifiques, dans le sens où un appel de candidatures comporte un
job description très approfondi….
Taillé sur mesures pour un candidat déjà choisi
?
Justement non. Le job description, qui
correspond aux besoins de l'entreprise, est publié, et les candidats
interviewés. Parfois, on ne trouve pas le candidat correspondant au
job description et à partir de là, il arrive que le job
description soit amendé en fonctions des spécificités du meilleur
candidat.
Avez-vous l'impression que le sentiment selon lequel
la compétence ne pouvait qu'être étrangère prévaut encore à Maurice
?
Je ne suis pas sûr que ce sentiment existe encore. En
fait, j'ai senti une résistance certaine à l'emploi d'étrangers sous le
prétexte que les Mauriciens sont tout à fait capables. Comme ailleurs,
on a peur à Maurice de voir l'étranger arriver, s'installer, avoir des
conditions d'emploi beaucoup plus intéressantes que les locaux dont il
vient prendre la place.
Nous ne citerons aucun exemple. Qu'attend le
président du JEC du budget 2006/2007 ?
Votre question est intéressante dans la mesure où le
ministre Sithanen dit exactement ce que j'attends du budget. Nous sommes
heureux de voir le ministre Sithanen aller dans le sens que nous
recommandons depuis quelque temps. Nous sommes heureux de l'entendre
dire ce qu'il dit. Nous sommes donc forcément d'accord avec lui.
L'ancien ministre des Finances avait accusé Rama
Sithanen d'être l'homme du secteur privé. L'appréciation que vous lui
témoignez confirme, quelque part, la déclaration de Pravind Jugnauth
!
En France, ce serait une honte pour le syndicaliste
d'être d'accord avec le patron ou le ministre. Ici, le secteur privé a
toujours traditionnellement combattu le ministre des Finances. Moi, je
suis un peu embêté en tant que président du JEC, puisque je suis
d'accord avec le point de vue du ministre des Finances sur la réforme
économique. Cette réforme signifie une ouverture, terme que le secteur
privé mauricien répète en permanence. Ouverture vers l'extérieur, pour
arrêter de craindre les investisseurs et les étrangers qui vont aider
l'économie. Il faut faire comprendre que l'étranger est plus une
opportunité qu'une menace. Il y a aussi l'ouverture interne. Autrefois,
certains groupes et entreprises avaient l'habitude de travailler entre
eux et n'auraient jamais envisagé de fonctionner autrement, travailler
avec d'autres. Il faut que les entreprises réalisent qu'élargir leurs
relations d'affaires, leurs fournisseurs et leurs clients, ne peut que
leur être bénéfique.
Savez-vous comment Navin Ramgoolam qualifie ces
entreprises qui travaillent ensemble ? "Des cartels dont les
directeurs sont payés Rs 500 000 par mois et se retrouvent le week-end à
la plage en mangeant du homard rouge". Qu'en pensez-vous ?
Cette phrase me fait penser à des slogans de campagne
électorale. C'est de la caricature. Mais revenons à l'ouverture. Après
celle vers l'extérieur, sur l'interne, il y a aussi l'ouverture de
l'esprit, c'est-à-dire accepter de considérer que les choses ne sont
plus comme avant. Imaginer d'autres façons de faire et d'autres
produits.
Ce manque d'imagination et d'initiative est-il plus
perceptible chez les décideurs politiques que chez les patrons
d'entreprises ?
Je crois que c'est un peu partagé et on ne peut pas
dire que c'est plus le fait d'une des catégories que vous avez citées.
C'est encore un peu un état d'esprit mauricien. Et puis, il y a
également un problème de compétences. Maurice a de la chance d'avoir un
ministre des Finances qui est un économiste, donc capable d'appréhender
la complexité de la situation. Dans les entreprises comme dans le
secteur public, il n'est pas toujours facile de trouver les gens qui ont
les compétences requises.
Il ne faut pas oublier que M. Sithanen est aussi un
politique. Beaucoup se disent qu'il est possible qu'il soit en train de
monter une opération de communication dont la première partie consiste à
parler économie et la deuxième à annoncer des mesures politiques
populistes. Une manière de dire: la situation est difficile, mais moi
j'ai trouvé les solutions. Avez-vous cette crainte ?
Ma crainte à moi est que redoutant de trop bouleverser
les choses, le ministre ne les fasse qu'à moitié. Quand on entreprend
une réforme en profondeur de l'économie comme celle qu'annonce le
ministre, tout se tient. C'est comme un puzzle qui, sans un seul
morceau, risque de rendre bancal l'ensemble. C'est ce que je redoute. Ce
qui est proposé en termes de reformes économiques représente un tel
changement qu'on peut se demander si on va y arriver. Mais je trouve,
par ailleurs, que le ministre des Finances et ceux qui l'entourent se
sont tellement impliqués, ont tellement mis leur crédibilité dans la
réforme, que je ne vois pas comment ils pourraient reculer. Le problème
- et je reviens au manque de compétences - est que l'ensemble des
Mauriciens n'a pas les compétences voulues pour bien comprendre les
problèmes économiques. Cela, je le redis encore, aussi bien dans la
classe politique, le monde des affaires et tous les secteurs du pays. Le
problème est d'arriver à faire comprendre à l'ensemble du pays que les
mesures proposées sont la solution nationale. Je crains que beaucoup de
Mauriciens n'aient pas l'éducation, la formation et la culture
nécessaires pour comprendre que certaines choses qui peuvent paraître
très fragilisantes aujourd'hui peuvent représenter, en fait, une plus
grande sécurité pour l'avenir.
En fin de compte, ce qui manque, c'est une
communication bien faite pour faire comprendre et accepter les
propositions de réformes ?
La communication est un des sujets très importants du
JEC. Nous réfléchissons sur les nouveaux outils à utiliser et développer
pour communiquer mieux sur les nouveaux phénomènes économiques au cœur
des discussions du moment. Puisque nous sommes sur le sujet, il faut
regretter qu'il n'existe pas de débat à Maurice. La presse réalise des
interviews, les responsables font des déclarations, mais il est assez
rare d'assister à un débat économique contradictoire avec des gens qui
ont un certain niveau. Il faut travailler, au niveau du gouvernement,
sur une bonne communication pour échapper au discours de type électoral
qui simplifie trop les problèmes.
S'il fallait prendre une seule mesure dans le
budget, quelle serait celle que vous choisiriez ?
Je pense à toutes les procédures administratives
nécessaires pour obtenir des permis pour opérer, recruter, importer,
exporter; tout ce contexte réglementaire qui, dans le cadre de la
réforme, serait remplacé par une liberté totale ou le silent
approval, qui irait de pair avec des systèmes de contrôle a
posteriori. On parle de remplacer le nombre d'autorisations, qui sont,
je crois, de plus de quarante, par un seul permis. Je crois qu'il faut
aller assez loin dans la réforme administrative.
Quelle serait la mesure à éviter absolument dans le
prochain budget ?
Tout ce qui tourne autour du contrôle des prix, qui
symbolise dans le monde entier la recette pour la dégradation
économique.
Malgré les résistances traditionnelles et naturelles
au changement, pensez-vous que le ministre des Finances parviendra à
entraîner le pays dans un système économique plus moderne et que le pays
va le suivre ?
J'ai toujours été surpris par la capacité de Maurice de
réagir aux intempéries naturelles et aux accidents de l'Histoire. En
1968, les Anglais considéraient que Maurice était fini et ne s'en
sortirait jamais, et on a vu le résultat: c'est le contraire qui s'est
passé. Le développement de Maurice a existé souvent en raison de
quelques petites décisions. Comme l'histoire de la baisse des impôts,
dans les années 80, qui a fait perdre sur le moment des revenus au
gouvernement pour mieux les récupérer plus tard. Il n'y a pas beaucoup
de pays qui ont été capables de prendre une telle décision. Mon
raisonnement est le suivant: si Maurice a été capable d'audace
économique dans le passé, pourquoi pas cette fois-ci ?
Faut-il perpétuer le système de la compensation
salariale ?
Je ne vois pas pourquoi on doit, chaque année, aligner
les salaires sur l'inflation. C'est un cercle vicieux quand on voit ce
que représente la masse salariale. Si elle augmente, l'inflation va
suivre et on continue à creuser le trou. Il y a d'énormes écarts de
salaires et des gens qui gagnent des salaires de misère à Maurice. La
société a un devoir de protéger ceux qui sont au bas de l'échelle. Mais
plus on monte, ce n'est pas la compensation qui doit jouer mais une
augmentation basée sur la performance et la réalisation des objectifs.
La compensation salariale automatique met au même niveau ceux qui
travaillent et ceux qui ne font pas grand-chose.
Quels sont les rapports du président du JEC avec les
syndicalistes ?
Il y a parmi les syndicalistes certains qui comprennent
la situation et qui, off record, reconnaissent qu'on ne peut pas
continuer sur la mauvaise pente. Ce n'est pas toujours facile pour un
syndicaliste, comme pour un politique, de tenir un discours réalite face
à ses adhérents. Il faut arriver à faire des réunions de travail
patron/syndicats, en dehors des conflits et des négociations, pour
essayer de trouver des terrains d'entente sur certains sujets. Je crois
que le syndicaliste est nécessaire pour le dialogue au sein de
l'entreprise.
Il y a quinze jours, le directeur du Board of
Investment déclarait, dans Week-End, qu'il avait une foi
inébranlable dans la relance de l'investissement étranger, et annonçait
des chiffres étonnants dans cette morosité ambiante. Vous partagez son
optimisme ?
Je crois que l'optimisme fabrique le succès et qu'il
faut avoir confiance dans ce que l'on fait. Il ne faut pas oublier que
les chiffres annoncés sont les résultats d'additions de projets
identifiés. Ces prévisions sont réalisables à condition que
parallèlement, les procédures administratives soient complètement
modernisées. Sinon, on va se retrouver dans la situation de certaines
usines sucrières qui ne peuvent pas vendre leurs terrains puisqu'ils
n'ont pas les permis demandés depuis plus de deux ans. Les projets et
les désirs d'investissement existent, mais ils vont vite se décourager
et s'en aller s'ils tombent dans des contraintes administratives de
permis qui durent des années.
Vous pensez sérieusement qu'on pourra, du jour au
lendemain après le budget, mettre fin à la bureaucratie développée
depuis des années et qui ralentit le fonctionnement de la machine
gouvernementale ?
Sûrement pas du jour au lendemain. Mais il faut savoir
qu'il y a des grands pays comme le Canada, l'Angleterre et la Nouvelle
Zélande, qui ont complètement modernisé leurs structures
bureaucratiques. Ce qui a permis un développement économique très
intéressant. Donc, cela a été déjà été fait dans des pays plus grands et
probablement plus complexes que Maurice, et je ne vois pas pourquoi on
ne pourrait pas faire la même chose ici. Un pays de la taille de Maurice
dispose d'atouts pour rebondir économiquement. Comme le dirait le
directeur de la BOI, il y a un acte de foi, sinon, pardonnez
l'expression, c'est foutu. Il faut que l'on comprenne bien qu'un
investisseur étranger ne vient pas à Maurice pour nous faire plaisir
mais parce que ce qu'il peut y faire est intéressant. Il faut qu'on lui
offre toutes les facilités nécessaires.
Il a été annoncé, plus ou moins officiellement,
qu'il est possible que dans le prochain budget, ceux qui touchent moins
de Rs 25 000 soient exemptés de l'impôt. Un commentaire sur cette
possible mesure fiscale ?
Je vous donne mon point de vue personnel. C'est un
sujet qui relève de la philosophie politique. En France d'où je viens,
on exempte pas mal de Français de l'impôt à partir d'un certain seuil.
Je trouve que quand on attend de l'État qu'il prenne en charge un
certain nombre de secteurs comme la Santé, l'Éducation, il est anormal
que les gens ne contribuent pas sous forme d'impôt, même une petite
somme, juste pour le principe. Je pense que dans un pays démocratique,
un citoyen doit contribuer, même de manière symbolique, aux dépenses de
son pays. C'est moral. Nous pensons que l'État doit réduire son rôle à
un certain nombre de sujets clés comme l'Éducation, la Santé et les
Infrastructures publiques, et ne pas du tout s'impliquer par exemple
dans le secteur marchand. Or, ici comme d'autres pays, l'État est aussi
impliqué dans le secteur marchand, et il faut dire que, malheureusement,
nous ne sommes pas impressionnés par ses performances.
En tant que président de Transparency International,
pouvez-vous dire si le taux de la corruption a diminué ou augmenté à
Maurice au cours de la dernière année ?
C'est très difficile de répondre à cette question parce
que, par définition, la corruption est cachée. Mais je crois que le taux
est resté stable. Il y a des progrès qui tournent autour des règles de
bonne gouvernance qui ont été mises en place. Depuis quelque temps, les
rapports annuels de certaines compagnies contiennent des détails sur pas
mal de choses dont on ne faisait pas mention avant. Je sais que dans les
boards de grandes compagnies ont lieu des discussions ouvertes
sur l'attribution de contrats à des entreprises appartenant à des
parents de membres. Ce sujet n'était même pas abordé il n'y a pas si
longtemps. Je crois qu'à ce niveau, il y a du progrès. Mais, en terme
général, je crois que la corruption n'a pas énormément diminué.
Donc, toutes les grandes campagnes autour de ce
thème n'ont pas porté leurs fruits ?
Il faut reconnaître qu'entre l'ECO et l'ICAC ancienne
formule, il n'y avait pas de quoi être impressionné par l'efficacité
dans la lutte contre la corruption. En tant que président de
Transparency, j'ai eu l'occasion de rencontrer la nouvelle équipe de
l'ICAC et je suis assez encouragé.
Avez-vous le sentiment que par rapport au précédent,
le gouvernement du jour est plus anticapitaliste ?
Oui, au niveau de certains discours. Mais, et je
reviens à ce que je disais sur le manque de compétences en matière
d'économie à Maurice, c'est un slogan qui demande à être vérifié dans
les faits. Je souhaite qu'au niveau du JEC, nous arrivions dans notre
effort de communication à fournir les informations pour montrer en fait
ce qu'est le capitalisme. Qui contrôle le marché ? Qui détient les
positions dominantes ? Qui possède quoi ? Je pense que ces slogans sont
inexacts par rapport à la véritable réalité.
La dernière question est posée au patron
d'assurances que vous êtes. Pourquoi quand il fait une demande de
remboursement prévu dans son plan, l'assuré est-il traité par les agents
comme un arnaqueur en train d'escroquer l'assurance ?
Ce ne devrait pas se passer comme ça, car un assuré est
un client que l'on respecte et à qui on fait confiance. L'explication
est qu'effectivement, il y a des escrocs et que comme le médecin qui
croit que toute la terre est malade ou un policier qui voit des voleurs
partout, l'assureur réagit mal car il est souvent confronté à des
escrocs et même des bandes d'escrocs à l'assurance. Je vous promets
qu'il faut qu'on évolue sur cette question et qu'en ce qui me concerne,
je vais y réfléchir.